PROLOGUE

(Saint Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils)

1. PROLOGUE

C’est un grand Dieu que Yaweh, un grand roi au-dessus de tous les dieux. Seigneur, il n’a pas dédaigné son peuple ; il tient en ses mains toutes les frontières de la terre et les sommets des monts sont à lui. La mer lui appartient ; il l’a faite, la terre aussi, ses mains l’ont formée.

Nous avons montré jusqu’ici comment parmi les êtres il en est un premier, riche de la perfection plénière de tout l’être. Nous l’appelons Dieu. De l’abondance de sa perfection il départit l’être à tout ce qui existe au point que nous ne le reconnaissons pas simplement comme le premier des êtres, mais comme la source de tout être. Il donne l’être aux autres, non par nécessité de nature, mais selon sa libre disposition ; cela a été mis en évidence précédemment. La conséquence en est qu’il est le maître de ses réalisations ; ne sommes-nous pas maîtres de ce qui dépend de notre arbitre ? Et cet empire sur les choses qu’il a produites, il l’exerce en plénitude : dans cette production, il n’a besoin ni du secours de quelque agent extérieur, ni de quelque présupposé matériel puisqu’il est l’auteur universel de l’être.

Toutefois ce qui est soumis à la volonté d’un agent est ordonné par lui vers quelque fin, car le bien et la fin sont l’objet propre de la volonté, dès lors l’effet de celle-ci est nécessairement orienté vers une fin. Or, tout être dans son action poursuit une fin dernière, et il y doit être dirigé par celui qui lui donne les principes de cette action.

Il est donc nécessaire que Dieu, puisqu’il est souverainement parfait en lui-même et donne de son propre pouvoir l’être à tout ce qui existe, gouverne tous les êtres, sans être lui-même soumis à personne. Nul ne se soustrait à son gouvernement, comme nul ne reçoit l’être d’un autre que de lui. Parfait dans son être et sa causalité, il l’est également dans son gouvernement.

Néanmoins ce gouvernement s’exerce différemment sur les divers êtres selon la diversité de leur nature. Certains ont été créés par Dieu dans une condition telle que, par leur intelligence, ils portent en eux sa ressemblance et reproduisent son image ; c’est pourquoi non seulement ils sont dirigés mais, en même temps, ils se dirigent eux-mêmes suivant leur propre mode d’action vers la fin qui leur est assignée. Dans ce gouvernement personnel, s’ils se soumettent au gouvernement divin, ils sont admis par celui-ci à la possession de la fin dernière ; si, par contre, ils s’y soustraient, ils en sont rejetés.

D’autres êtres, non dotés d’intelligence, ne se dirigent pas eux-mêmes vers leur fin ; ils y sont conduits par un autre. Parmi ceux-ci : il en est, êtres incorruptibles, dont l’agir, tout comme leur être naturel, est sans aucune défaillance dans l’ordre vers la fin qui leur est assignée ; indéfectiblement, ils sont soumis au gouvernement du premier maître ; ce sont les corps célestes dont les mouvements se déroulent toujours dans l’uniformité.

Mais il est d’autres êtres, corruptibles, susceptibles dans leur nature de défaillance, au profit d’ailleurs de quelque autre : la corruption de l’un est en effet suivie de la génération de l’autre. Et de même leur agir propre a ses faiblesses dans son ordre, faiblesses que compense le bien qui en naît. Il apparaît ainsi que ces êtres qui semblent dévier de l’ordre du gouvernement premier, n’échappent pas eux-mêmes à l’empire du premier Souverain. Ces corps corruptibles, comme ils ont été créés par Dieu, sont pleinement soumis à son pouvoir.

Lorsque, rempli de l’Esprit-Saint, le Psalmiste contemple ce monde, pour nous expliquer le gouvernement divin, il nous décrit tout d’abord la perfection du premier souverain : la perfection de sa nature, par ces mots « Dieu », de sa puissance « un grand Seigneur », tributaire de personne dans les oeuvres de sa puissance, de son autorité, « Roi par sa grandeur au-dessus des autres dieux », si multipliés que soient ceux qui participent au gouvernement, tous sont soumis à sa régence.

Deuxièmement, il nous décrit les modalités de ce gouvernement. Il s’agit d’abord des êtres intellectuels qui, soumis à son gouvernement, sont conduits par lui à leur fin dernière qui est lui-même : aussi est-il dit : « Il n’a pas dédaigné son peuple. » Il s’agit encore des êtres corruptibles qui, s’ils dévient parfois dans leur agir propre, n’échappent pourtant pas au pouvoir du premier Souverain  :« Il tient dans sa main les fondements de la terre. » Enfin, à propos des corps célestes qui dépassent les sommets de la terre, c’est-à-dire des corps corruptibles, qui obéissent immuablement à l’ordre du gouvernement divin, il dit : « et les sommets des montagnes sont à lui ».

Troisièmement, il donne la raison de l’universalité de ce gouvernement : Ce qui a été créé par Dieu doit nécessairement être régi par lui. C’est ce qu’il dit : « Parce que la mer est à lui, etc... »

Comme au premier livre nous avons traité de la perfection de la nature divine, au second, de la perfection de sa puissance par laquelle il est cause et maître de tous les êtres, il nous reste dans ce troisième livre à étudier la perfection de son autorité ou de sa dignité, en tant qu’il est fin et loi de tous les êtres. Nous suivrons donc cet ordre : 1° Dieu, fin de tous les êtres ; 2° Son gouvernement universel, en tant qu’il régit toute créature ; 3° Son gouvernement particulier, réservé aux créatures intelligentes.