PROLOGUE

(Saint Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils)

1. COMMENT CE LIVRE FAIT SUITE AU PRÉCÉDENT

J’ai médité sur toutes vos œuvres ; je méditais sur l’ouvrage de vos mains.

Qui ignore l’activité d’un être ne peut connaître parfaitement cet être. En effet, ce sont l’espèce de l’action et ses modalités qui permettent d’évaluer la grandeur et la qualité de la puissance opérative. Cette puissance, à son tour, révèle la nature de la chose, car un être est équipé de telle ou telle manière pour l’action selon qu’il possède effectivement telle ou telle nature.

Or, comme l’explique le Philosophe au IXe livre de la Métaphysique, il y a deux sortes d’opérations : les unes, comme l’action de sentir, de comprendre ou de vouloir, demeurent en celui qui agit et le perfectionnent lui-même ; les autres, comme l’action de chauffer, de couper, de bâtir, passent dans la chose extérieure et constituent la perfection de l’oeuvre réalisée par cette action.

Ces deux sortes d’opérations se vérifient en Dieu la première, puisqu’il comprend, veut, se réjouit, aime ; la seconde, dès là qu’il donne l’être aux choses, les conserve et les gouverne. La première opération est la perfection de l’agent ; la seconde, celle de l’oeuvre. Or l’agent est cause de son oeuvre et la précède d’une priorité de nature. Il faut donc admettre que la première de ces opérations est la raison de la seconde et la précède d’une priorité naturelle, comme il en va pour la cause et son effet. Ceci apparaît clairement dans l’ordre humain où l’idée et la volonté de l’artisan sont le principe et la raison de son ouvrage.

La première des opérations considérées s’approprie, en tant que simple perfection de l’agent, le nom d’opération ou encore d’action ; la seconde, parce que perfection de l’oeuvre, prend en latin le nom de factio, production : d’où le terme manufacta, produits de la main de l’homme, appliqué à ce qui procède de l’artisan selon ce genre d’action.

Nous avons parlé dans le livre précédent de la première sorte d’activité en Dieu, en traitant de sa connaissance et de sa volonté. Pour achever l’étude des vérités divines, il nous reste donc à parler maintenant de la seconde activité, celle par laquelle Dieu produit les choses et les gouverne.

Cet ordre de nos considérations, nous pouvons le retrouver dans notre texte. Par ces mots : J’ai médite sur toutes vos oeuvres, est désignée la réflexion sur la première sorte d’opérations, les oeuvres étant alors la pensée et le vouloir divins. La méditation sur la production divine est exprimée par la suite du verset : je méditais sur l’ouvrage de vos mains, où par ouvrage de vos mains, nous entendons le ciel et la terre et tout ce qui procède de Dieu à la manière dont l’ouvrage procède de l’artisan.

2. LA CONSIDÉRATION DES CRÉATURES EST UTILE AU PROGRÈS DE LA FOI

La méditation des oeuvres divines est nécessaire à l’homme pour l’édification de sa foi en Dieu.

D’abord, en méditant sur ces oeuvres, nous pouvons nous émerveiller quelque peu de la sagesse divine et la contempler. En effet, les oeuvres dont l’art est le principe reflètent cet art lui-même, étant faites à sa ressemblance. Or c’est par sa sagesse que Dieu donne l’existence aux choses, selon ce mot du Psaume : Vous avez tout fait dans la sagesse. Et donc, par la considération de ses oeuvres, nous pouvons nous faire une idée de la sagesse divine, qui est diffusée, pour ainsi dire, dans les créatures par une sorte de communication de sa ressemblance, comme l’enseigne l’Ecclésiastique, I, 10 : Il l’a répandue (la sagesse) sur toutes ses oeuvres.

Le Psalmiste avait dit : Votre science merveilleuse est au-dessus de moi, elle me dépasse et je ne saurais l’atteindre ; par ces paroles : La nuit devient ma lumière..., il notait ensuite le secours que lui avait apporté l’illumination divine ; enfin, il reconnaît qu’il a été aidé dans la connaissance de la sagesse divine par la considération de ses oeuvres, et il proclame : Vos oeuvres sont admirables, et mon âme en sera toute pénétrée.

2. Le spectacle de la création provoque l’émerveillement de l’homme devant la toute-puissance divine et, par suite, éveille en son coeur la révérence à l’égard de Dieu. On doit, en effet, reconnaître que la puissance du créateur l’emporte sur celle de ses oeuvres, ainsi qu’il est écrit dans la Sagesse, XIII, 4 : S’ils (les philosophes) ont admiré leur puissance et leurs oeuvres (celles du ciel, des étoiles, et des éléments de ce monde), qu’ils comprennent que celui qui les a faits est plus puissant qu’eux.

Dans l’Épître aux Romains, I, 20, il est dit aussi : Les perfections invisibles de Dieu, son éternelle puissance et sa divinité brillent aux yeux de l’esprit dans le miroir de ses oeuvres. Or, de cet émerveillement naissent la crainte de Dieu et le respect, comme l’exprime Jérémie, X, 6, 7 : Ton nom est grand en puissance. Qui ne te craindrait, ô Roi des nations ?

3. La considération des créatures enflamme notre coeur de l’amour de la bonté divine. Nous avons montré dans le Ier Livre que tout ce que les diverses créatures reçoivent de bonté et de perfection en partage, est universellement concentré en Dieu comme en la source de toute bonté. Si donc la bonté des créatures, leur beauté, leur suavité, séduisent tellement le coeur de l’homme, combien plus la bonté de la source divine elle-même, comparée avec soin à ces ruisseaux que sont les bontés découvertes en chaque créature, embrasera-t-elle le coeur humain et l’attirera-t-elle totalement à soi. C’est ce qui fait dire au Psalmiste : Vous m’avez réjoui, Seigneur, par votre ouvrage, et je tressaillirai de joie devant les oeuvres de vos mains. Et ailleurs, au sujet des fils des hommes : Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison (entendez, de la création tout entière) et vous les abreuverez au torrent de vos délices : car en vous est la source de la vie.

Enfin le livre de la Sagesse, XIII, 1, condamne ceux qui par les biens visibles (les créatures, bonnes seulement par une sorte de participation), n’ont pas su voir celui qui est, à savoir, le vraiment bon, bien plus, la bonté même, comme nous l’avons montré au Ier Livre.

La considération des créatures établit l’homme dans une certaine ressemblance de la perfection divine. Nous avons montré, en effet, dans le Ier Livre, que Dieu, en se connaissant soi-même, voit dans son essence toutes les autres choses. Et donc, puisque la foi chrétienne instruit l’homme principalement sur Dieu, et lui donne aussi, par la lumière de la révélation divine, la connaissance des créatures, il en résulte pour lui une certaine ressemblance avec la sagesse divine. D’où ce mot de la IIe Épître aux Corinthiens, III, 18: Nous tous qui, le visage découvert, contemplons dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image.

Il est donc évident que la considération des créatures contribue à l’édification de la foi chrétienne. Voilà pourquoi il est écrit dans l’Ecclésiastique XLII, 15 : Je me rappellerai les oeuvres du Seigneur et je publierai ce que j’ai vu : c’est par la parole du Seigneur que ses oeuvres ont été faites.

3. LA CONNAISSANCE DES NATURES CRÉÉES PERMET DE RÉFUTER LES ERREURS AU SUJET DE DIEU

La considération des créatures est nécessaire non seulement à l’édification de la vérité mais aussi à la réfutation des erreurs sur Dieu. Il arrive, en effet, que les erreurs ayant pour objet les créatures éloignent de la vérité de la foi, parce qu’elles sont en contradiction avec la connaissance vraie de Dieu. Or ceci peut se produire de différentes manières.

1. Ceux qui ignorent la nature des choses en viennent parfois à ce degré d’aberration de considérer comme Dieu et cause première ce qui, cependant, ne peut exister que par un autre. Ils s’imaginent qu’il n’y a rien au delà de ce qu’ils voient ; ainsi ceux qui pensèrent que Dieu était un corps quelconque, et dont la Sagesse XIII, 2, parle en ces termes : Ils ont considéré comme des dieux, le feu, le vent, l’air subtil, le cercle des étoiles, l’abîme des eaux, le soleil et la lune.

2. On attribue à certaines créatures ce qui appartient exclusivement à Dieu. Et cela résulte aussi d’une erreur à leur sujet. En effet, si l’on attribue à un être ce qui est incompatible avec sa nature, c’est qu’on ignore la nature de cet être ; comme si l’on prétendait, par exemple, que l’homme a trois pieds. Or la nature créée répugne à ce qui appartient en propre à Dieu, tout comme un être différent de l’homme répugne à ce qui est spécifiquement humain. C’est donc bien l’ignorance de la nature des choses qui est la source de l’erreur signalée. Erreur que condamne ainsi la Sagesse XIV, 21: Le nom incommunicable, ils l’ont donné à la pierre ou au bois : erreur où tombent ceux qui attribuent à d’autres causes qu’à Dieu la création des êtres, la connaissance de l’avenir, la production des miracles.

3. On minimise la puissance divine à l’oeuvre dans les créatures, parce qu’on ignore la nature de ces dernières. C’est le cas de ceux qui postulent deux principes des choses, et qui affirment que les êtres procèdent de Dieu non en vertu de sa volonté, mais par une nécessité de sa nature ; de ceux aussi qui veulent soustraire tous les êtres, ou seulement quelques-uns d’entre eux, à la divine providence, ou qui nient qu’elle puisse rien faire en dehors du cours ordinaire des choses. Toutes ces opinions, en effet, insultent à la puissance de Dieu. C’est contre elles qu’il est écrit dans Job XXII, 17. Ils regardaient le Tout-Puissant comme incapable de rien faire, et dans la Sagesse XII, 17 : Vous montrez votre force lorsqu’on ne vous croit pas souverainement puissant.

4. L’homme, que la foi oriente vers Dieu comme vers sa fin dernière, s’imagine, dans son ignorance de la nature des choses et, par suite, de la place qui est la sienne dans l’univers, qu’il est assujetti à certaines créatures, auxquelles il est pourtant supérieur. Ainsi pensent ceux qui soumettent aux astres la volonté humaine et que Jérémie X, 2, condamne en ces termes : Ne craignez pas les signes du ciel que craignent les nations. Et aussi ceux qui croient que l’âme humaine est créée par les anges, ou qu’elle est mortelle. Ces opinions, et toutes autres semblables, sont offensantes pour la dignité de l’homme.

On voit donc clairement l’erreur de ceux dont parle saint Augustin dans son livre De l’origine de l’âme, et qui disaient que ce qu’on peut bien penser au sujet des créatures n’importe en rien à la vérité de la foi, pourvu qu’on ait sur Dieu des idées exactes. En effet, l’erreur relative aux créatures rejaillit sur l’idée qu’on se fait de Dieu lui-même et, soumettant l’esprit de l’homme à certaines causes autres que Dieu, elle le détourne de ce Dieu vers lequel la foi s’efforce de le conduire. C’est pour cela que l’Écriture menace de certaines peines, comme elle fait pour les infidèles, ceux qui se trompent au sujet des créatures : Parce qu’ils n’ont pas compris les oeuvres du Seigneur, les oeuvres de ses mains, est-il dit dans le Psaume, vous les détruirez et ne les bâtirez pas. Et dans la Sagesse II, 21 : Voilà ce qu’ils ont pensé, mais ils se sont égarés, et elle ajoute : Ils n’ont eu aucune estime pour l’honneur dû aux âmes saintes.

4. LE PHILOSOPHE ET LE THÉOLOGIEN ENVISAGENT LES CRÉATURES À UN POINT DE VUE DIFFÉRENT

Il est évident, d’après ce qui précède, que la doctrine de la foi chrétienne comporte la connaissance des créatures en tant qu’elles reflètent une certaine ressemblance avec Dieu, et que l’erreur à leur sujet entraîne l’erreur à l’égard des choses divines. C’est donc à des titres différents que ces créatures intéressent la doctrine chrétienne et la philosophie humaine. Celle-ci les considère en tant qu’elles sont telles créatures ; d’où la diversité des parties de la philosophie répondant aux divers genres des choses. La foi chrétienne, elle, ne considère pas les créatures selon qu’elles sont telles ou telles : ainsi elle n’envisage pas le feu en tant que feu, mais selon qu’il symbolise l’élévation divine et, d’une certaine manière, se réfère à Dieu lui-même. Comme le dit l’Ecclésiastique XLII, 16, 17: L’oeuvre du Seigneur est remplie de sa gloire. Le Seigneur n’a-t-il pas fait annoncer par ses saints toutes ses merveilles ?

Il en résulte que ce ne sont pas les mêmes objets que le philosophe et le croyant envisagent dans les créatures. Le philosophe considère en elles ce qui leur appartient selon leur nature propre : par exemple, la propriété qu’a le feu de s’élever. Le théologien ne voit en elles que ce qui leur convient en tant précisément qu’elles se rapportent à Dieu, comme d’avoir été créées par lui, de lui êtres soumises, et autres choses semblables.

On ne peut donc accuser d’imperfection la doctrine de foi sous prétexte qu’elle néglige de nombreuses propriétés des choses, comme la configuration du ciel ou la qualité du mouvement. Le physicien non plus ne s’occupe pas des propriétés de la ligne qui font l’objet de la considération du géomètre ; cela seul l’intéresse, dans cette ligne, qui lui appartient en tant que limite naturelle des corps.

S’il arrive cependant que les mêmes aspects des choses tombent sous la considération du philosophe et du croyant, ce n’est pas par les mêmes principes qu’ils les éclairent. Le philosophe argumente à partir des causes propres des choses, le croyant à partir de la cause première : ainsi le dernier dira par manière de preuve : c’est révélé, ou cela glorifie Dieu, ou encore : la puissance divine est infinie. De s’élever ainsi jusqu’à la considération de la cause la plus haute vaut à la doctrine de foi d’être appelée la sagesse suprême, selon ces mots du Deutéronome, IV, 6 : C’est là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples. Cela lui vaut aussi que la philosophie humaine, reconnaissant son excellence, se fasse sa suivante. Ainsi s’explique que la sagesse divine argumente parfois à partir des principes de la philosophie humaine. D’ailleurs, il en va de même auprès des philosophes, puisque la Philosophie Première utilise les données de toutes les sciences pour éclairer son objet.

Cette différence de point de vue explique aussi que les deux doctrines ne procèdent pas suivant le même ordre. En philosophie, où l’on étudie les créatures en elles-mêmes pour s’élever ensuite jusqu’à la connaissance de Dieu, la considération des créatures est première ; celle de Dieu ne vient qu’après. Dans la doctrine de foi, au contraire, où les créatures ne sont envisagées que par rapport à Dieu, c’est l’étude de Dieu qui précède celle des créatures. Cette dernière doctrine est donc plus parfaite que la philosophie, de par sa ressemblance plus grande avec la science divine, puisque Dieu se connaît d’abord lui-même et voit en lui-même tout le reste. Conformément à cet ordre, après avoir traité de Dieu considéré en lui-même, dans le Ier Livre, il nous reste à parler de ce qui procède de lui.

5. ORDRE DES MATIÈRES

Voici quelle sera la suite de nos considérations. Nous traiterons d’abord de la création des choses, puis de leur distinction, enfin de la nature de ces êtres créés et distincts, pour autant que cela regarde la vérité de la foi.