Question 50

LA MORT DU CHRIST

1. Convenait-il au Christ de mourir ? - 2. Par la mort sa divinité a-t-elle été séparée de sa chair ? - 3. Sa divinité a-t-elle été séparée de son âme ? - 4. Durant les trois jours de sa mort, le Christ est-il resté homme ? - 5. Y avait-il identité numérique entre son corps mort et son corps vivant ? - 6. Sa mort a-t-elle contribué à notre salut ?

Article 1

Convenait-il au Christ de mourir ?

Objections : 1. Le premier principe dans un genre donné ne reçoit aucune altération de ce qui est contraire à ce genre ; le feu, par exemple, ne peut jamais être froid, parce qu’il est le principe de la chaleur. Or. le Fils de Dieu est la source et le principe de toute vie, d’après le psaume (36, 10) : " En toi est la source de la vie. " Donc il ne convenait pas au Christ de mourir.

2. La mort est pire que la maladie, car la maladie est le chemin qui mène à la mort. Or, il ne convient pas au Christ d’être affecté d’une maladie, dit S. Jean Chrysostome. Il ne convenait donc pas non plus au Christ de mourir.

3. Le Seigneur déclare (Jn 10, 10) : " je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient avec surabondance. " Or, le contraire d’une qualité ne peut produire celle-ci. Il semble donc qu’il ne convenait pas au Christ de mourir.

En sens contraire, on lit en S. Jean (11, 50) " Il est bon qu’un seul homme meure pour le peuple, et que toute la nation ne périsse pas. " Cette sentence,, Caïphe l’a prononcée de façon prophétique, l’Évangéliste l’atteste.

Réponse : Il convenait au Christ de mourir pour cinq raisons : 1° Satisfaire pour le genre humain qui était condamné à la mort à cause du péché, selon la Genèse (2, 17) : " Le jour où vous mangerez du fruit de l’arbre, vous mourrez de mort. " Or, c’est bien satisfaire pour un autre, que de se soumettre à la peine qu’il a méritée. C’est pourquoi le Christ a voulu mourir, afin de satisfaire pour nous en mourant : " Le Christ est mort une seule fois pour nos péchés " (1 P 3, 18) 2.

2° Prouver la réalité de la nature qu’il avait prise ; car, comme l’écrit Eusèbe, " si, après avoir vécu avec les hommes, il s’était échappé subitement, en disparaissant et en évitant la mort, tous l’auraient pris pour un fantôme ".

3° Nous délivrer, en mourant, de la crainte de la mort ; aussi est-il écrit (He 2, 14) : Il a participé avec nous " à la chair et au sang, afin de détruire par sa mort celui qui détenait l’empire de la mort, le démon, et de libérer ceux qui, par peur de la mort, étaient pour toute leur vie soumis à la servitude ".

4° Nous donner l’exemple, en mourant corporellement à la " similitude du péché ", c’est-à-dire à la pénalité, de mourir spirituellement au péché, comme dit S. Paul (Rm 6, 10) : " S’il est mort au péché, il est mort une seule fois ; et s’il vit, il vit pour Dieu ; ainsi vous, estimez-vous morts au péché et vivants pour Dieu. "

5° Montrer, en ressuscitant des morts, la vertu par laquelle il a triomphé de la mort, et nous inculquer l’espoir de ressusciter des morts. " Si l’on prêche que le Christ est ressuscité des morts, comment quelques-uns parmi vous disent-ils qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? " (1 Co 15,12).

Solutions : 1. Le Christ est source de la vie en tant que Dieu, mais non en tant qu’homme. Or, s’il est mort, c’est en tant qu’homme et non en tant que Dieu. Aussi S. Augustin écrit-il : " Il faut exclure que le Christ ait subi la mort, comme s’il avait perdu la vie en tant qu’il est la vie elle-même ; s’il en était ainsi, la source de la vie aurait tari. Il a donc subi la mort en raison de la nature humaine qu’il avait prise spontanément ; mais il n’a pas perdu la puissance de la nature divine, par laquelle il vivifie toutes choses. "

2. Si le Christ n’a pas subi une mort provenant de la maladie, c’est qu’il ne voulait pas paraître mourir par nécessité, par faiblesse de nature ; mais il a souffert une mort qui lui était imposée de l’extérieur et à laquelle il s’est soumis spontanément pour montrer que sa mort était volontaire.

3. De soi, le contraire d’une qualité ne saurait produire celle-ci, mais parfois on trouve la production accidentelle d’une qualité par son contraire ; le froid, par exemple, peut accidentellement réchauffer. C’est de cette manière que le Christ nous a conduits à la vie par sa mort, puisque par sa mort il a détruit notre mort ; pareillement, celui qui subit une peine pour un autre écarte la peine que celui-ci devait subir.

Article 2

Par la mort du Christ, sa divinité a-t-elle été séparée de sa chair ?

Objections : 1. Le Seigneur, attaché à la croix, s’est écrié ; " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? " (Mt 27, 46). Ce que S. Ambroise commente ainsi : " Il a crié comme un homme que sa séparation de la divinité allait faire mourir ; car, la divinité étant exempte de mort, la mort ne pouvait se produire que si la divinité se retirait ; et la vie, c’est la divinité. " Il semble donc qu’à la mort du Christ, sa divinité a été séparée de sa chair.

2. Enlevez l’intermédiaire, et les termes qu’il unissait se séparent. Or, la divinité a été unie à la chair par l’intermédiaire de l’âme, on l’a vue. A la mort du Christ, son âme ayant été séparée de sa chair, il s’ensuit que sa divinité a été aussi séparée de sa chair.

3. La puissance vivificatrice de Dieu est plus forte que celle de l’âme. Or, le corps du Christ ne pouvait mourir que si son âme en était séparée. Il y avait donc encore moins de raison qu’il meure, si sa divinité n’en était pas séparée.

En sens contraire, ce qui appartient à la nature humaine ne se dit du Fils de Dieu qu’en raison de l’union, comme on l’a montré. Or, on attribue au Fils de Dieu ce qui convient au corps du Christ après la mort, par exemple d’avoir été enseveli, comme on le voit dans le symbole de foi où l’on dit que le Fils de Dieu " a été conçu, est né de la Vierge, a souffert, est mort et a été enseveli ". Le corps du Christ, à la mort, n’a donc pas été séparé de la divinité.

Réponse : Ce que Dieu concède par grâce, il ne le reprend jamais sans qu’il y ait eu faute : " Les dons de Dieu et son appel sont sans repentance " (Rm 11, 29). Or, la grâce d’union, en vertu de laquelle la divinité a été unie à la chair du Christ dans la même personne, dépasse de beaucoup la grâce d’adoption, en vertu de laquelle nous sommes sanctifiés ; elle est même plus permanente, de sa nature, parce que cette grâce est ordonnée à une union personnelle, tandis que la grâce d’adoption est ordonnée à une union d’affection. Et pourtant, nous voyons que la grâce d’adoption n’est jamais perdue sans une faute. Puisqu’il n’y a eu aucun péché dans le Christ, il a été impossible que l’union de sa divinité à sa chair ait été dissoute. Et c’est pourquoi la chair du Christ ayant été unie au Fils de Dieu dans la même personne et hypostase avant la mort, elle lui est demeurée unie même après la mort. Comme le remarque S. Jean Damascène après la mort du Christ l’hypostase de la chair du Christ n’a pas été autre que l’hypostase du Verbe de Dieu.

Solutions : 1. Il ne faut pas rapporter l’abandon du Christ sur la croix à une rupture de l’union personnelle, mais à ce fait que Dieu le Père a exposé le Christ à la passion ; abandonner, ici, n’a pas d’autre signification que celle de ne pas protéger contre les persécuteurs.

Ou bien encore, comme le note S. Augustin, le Christ se dit abandonné, eu égard à la prière où il disait : " Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ! "

2. Le Verbe de Dieu s’est uni à la chair par l’intermédiaire de l’âme, en ce sens que la chair appartient par l’âme à la nature humaine, que le Fils de Dieu voulait assumer ; mais non en ce sens que l’âme serait l’intermédiaire qui relie entre elles la divinité et la chair. La chair doit à l’âme d’appartenir à la nature humaine, même après que l’âme en a été séparée ; car le cadavre conserve, en vertu du plan divin, un ordre à la résurrection. Aussi l’union de la divinité à la chair n’a-t-elle pas été détruite.

3. L’âme du Christ possède la vertu de vivifier le corps à titre de principe formel ; aussi, tant qu’elle est présente et unie formellement au corps, est-il nécessaire que celui-ci soit vivant. Mais la divinité possède la vertu de vivifier non à titre de principe formel, mais comme cause efficiente ; la divinité, en effet, ne peut être forme du corps ; aussi n’est-il pas nécessaire que la chair soit vivante tant que dure son union à la divinité, car Dieu n’agit point par nécessité, mais par volonté.

Article 3

A la mort du Christ, la divinité a-t-elle été séparée de son âme ?

Objections : 1. Le Seigneur dit (Jn 10, 18) " Personne ne m’enlève mon âme, mais je la donne de moi-même ; j’ai le pouvoir de la donner et j’ai le pouvoir de la reprendre. " Or, le corps ne peut livrer son âme en se séparant d’elle, car l’âme n’est pas soumise au pouvoir du corps, mais c’est plutôt l’inverse. Par suite, c’est au Christ, comme Verbe de Dieu, qu’il appartient de donner son âme. Or, c’est là s’en séparer. Par la mort du Christ, son âme a donc été séparée de la divinité.

2. S. Athanase écrit : " Maudit celui qui ne confesse pas que tout l’homme assumé par le Fils de Dieu a été repris ou libéré pour ressusciter des morts le troisième jour. " Mais tout l’homme ne pouvait pas être repris s’il n’avait pas été séparé quelque temps du Verbe de Dieu. Or, l’homme en sa totalité est composé d’âme et de corps. Il y a donc eu une séparation momentanée entre la divinité d’une part, et le corps et l’âme d’autre part.

3. C’est par son union à l’homme tout entier que le Fils de Dieu mérite le nom d’homme. Donc, si l’union entre son âme et son corps étant dissoute, le Verbe de Dieu était demeuré uni à l’âme, il s’ensuivrait qu’on aurait pu donner le nom d’âme au Fils de Dieu. Or, cela est faux ; car, l’âme étant forme du corps, il en résulterait que le Verbe de Dieu aurait été forme du corps, ce qui est impossible. A la mort du Christ, son âme a donc été séparée du Verbe de Dieu.

4. Lorsque l’âme et le corps sont séparés l’un de l’autre, il n’y a plus une seule hypostase, mais deux. Donc, si le Verbe de Dieu est demeuré uni tant au corps qu’à l’âme du Christ, séparés tous deux l’un de l’autre par la mort, il paraît s’ensuivre que le Verbe de Dieu, aussi longtemps qu’a duré la mort du Christ, a eu deux hypostases. Ce qui est inadmissible. Après la mort du Christ, son âme n’est donc pas demeurée unie au Verbe.

En sens contraire, S. Jean Damascène écrit : " Bien que le Christ soit mort comme homme, et que sa sainte âme se soit séparée de son corps non soumis à la corruption, sa divinité est demeurée inséparable de l’un et de l’autre, de son âme et de son corps. "

Réponse : L’âme est unie au Verbe de Dieu d’une manière plus immédiate et plus prochaine que le corps ; car le corps est uni au Verbe de Dieu par l’intermédiaire de l’âme, nous l’avons déjà dit. Donc, puisque le Verbe de Dieu n’a pas été, à la mort, séparé du corps, il a été encore moins séparé de l’âme. Aussi, de même que l’on attribue au Fils de Dieu ce qui appartient au corps séparé de l’âme, à savoir qu’" il a été enseveli ", de même dit-on dans le Symbole qu’" il est descendu aux enfers ", parce que son âme, séparée du corps, y est descendue.

Solutions : 1. S. Augustin, commentant ce texte de S. Jean se demande, puisque le Christ est " Verbe, âme et chair, en vertu de quel principe il a livré son âme ; comme Verbe, comme âme, ou comme chair ? " Et il répond : " Si l’on prétend que c’est comme Verbe, il s’ensuit qu’à un moment son âme a été séparée du Verbe ; ce qui est faux, car la mort a séparé le corps de l’âme ; mais je ne dis pas que l’âme a été séparée du Verbe. Si l’on affirme au contraire que l’âme s’est livrée elle-même ; il en résulte que l’âme a été séparée d’elle-même : ce qui est absurde. " Il reste donc que " la chair elle-même a livré son âme et l’a reprise ensuite, non par sa propre puissance, mais par la puissance du Verbe qui habitait dans la chair " ; car, on vient de le dire, par la mort la divinité du Verbe n’a pas été séparée de la chair.

2. Ces paroles ne signifient pas que l’homme tout entier, c’est-à-dire toutes ses composantes, a é repris, comme si le Verbe de Dieu avait quitté par la mort les deux composantes de la nature humaine. Mais que la totalité de la nature qui avait été assumée avait été réintégrée dans la résurrection en vertu de l’union rétablie entre le corps et l’âme.

3. Le Verbe de Dieu, en raison de son union avec la nature humaine, n’est pas une nature humaine, mais un homme, ce qui veut dire qu’il possède la nature humaine. Or, l’âme et le corps sont des parties essentielles de la nature humaine. Aussi, à cause de l’union du Verbe avec l’un et l’autre, il ne s’ensuit pas que le Verbe de Dieu soit une âme ou un corps, mais qu’il existe en ayant une âme et un corps.

4. D’après S. Jean Damascène " au fait qu’à la mort du Christ l’âme a été séparée de la chair, l’hypostase unique ne s’est pas trouvée divisée en deux hypostases ; car le corps et l’âme du Christ ont existé au même titre dès le principe dans l’hypostase du Verbe ; et dans la mort, quoique divisés l’un et l’autre, ils sont restés chacun avec la même et unique hypostase du Verbe. est pourquoi la même et unique hypostase du Verbe est demeurée l’hypostase et du Verbe, et de l’âme, et du corps. jamais en effet ni l’âme, ni le corps n’ont eu d’hypostase propre en dehors de l’hypostase du Verbe, car il y eut toujours une seule hypostase, celle du Verbe ; il n’y en eut jamais deux. "

Article 4

Durant les trois jours de sa mort, le Christ est-il resté homme ?

Objections : 1. S. Augustin écrit : " Telle était cette union qu’elle ferait Dieu homme, et l’homme Dieu. " Or, cette union n’a pas cessé par la mort. Il semble donc que par la mort le Christ n’a pas cessé d’être homme.

2. D’après le Philosophe, " tout homme est son intelligence " ; aussi, après la mort de S. Pierre par exemple, nous adressons-nous à son âme en disant : " S. Pierre, priez pour nous. " Or, après la mort, le Fils de Dieu n’a pas été séparé de son âme intellectuelle. Donc, pendant les trois jours de sa mort, le Fils de Dieu est resté homme.

3. Tout prêtre est homme. Or, pendant ces trois jours, le Christ est demeuré prêtre ; autrement, il n’aurait pas été vrai de dire avec le Psaume (110, 4) : " Tu es prêtre pour toujours. " Donc, le Christ est resté homme pendant les trois jours de sa mort.

En sens contraire, enlevez le genre supérieur, le genre inférieur disparaît. Or, l’être vivant et animé est supérieur à l’animal ou à l’homme. L’animal est en effet une substance animée sensible. Pendant les trois jours de sa mort, le corps du Christ, ayant cessé d’être vivant et animé, il s’ensuit qu’il n’était plus homme.

Réponse : Que le Christ ait été vraiment mort est un article de foi. Il en résulte que toute affirmation qui va contre la réalité de la mort du Christ est une erreur contre la foi. Aussi est-il dit dans la lettre synodale de S. Cyrille : " Si quelqu’un ne confesse pas que le Verbe de Dieu a souffert, a été crucifié et a goûté la mort dans sa chair, qu’il soit anathème. " Or, pour que la mort d’un homme ou d’un animal soit réelle, il importe que par la mort on cesse d’être homme ou animal ; en effet, la mort d’un homme ou d’un animal provient de la séparation de l’âme, élément qui complète l’idée d’homme ou d’animal. Et voilà pourquoi affirmer que le Christ, pendant les trois jours de sa mort, a été homme, en parlant d’une manière simple et absolue, est erroné. On peut dire cependant que le Christ, pendant ces trois jours, a été " un homme mort ".

Néanmoins, certains ont soutenu que le Christ avait été un homme durant ces trois jours ; s’il est vrai qu’ils ont avancé une proposition erronée, on ne peut les incriminer d’erreur dans la foi. Ainsi, Hugues de Saint-Victor a prétendu que le Christ, pendant les trois jours de sa mort, avait été homme, parce qu’il pensait que l’âme constituait l’homme ; ce qui est faux, ainsi que nous l’avons montré dans la première Partie.

Le Maître des Sentences a soutenu la même opinion, mais pour une autre raison ; il a cru que l’union de l’âme et du corps n’était pas impliquée dans l’idée d’homme, mais qu’il suffisait pour être homme d’avoir une âme et un corps, unis ou non entre eux ; cela aussi est faux d’après ce que nous avons prouvé dans la première Partie’, et ce que nous avons dit plus haut sur le mode d’union.

Solutions : 1. Le Verbe de Dieu a pris une âme et une chair qu’il s’est unies ; ce fut donc cette union avec le Verbe qui a fait Dieu homme, et l’homme Dieu. Or, cette union n’a pas cessé d’exister, comme si le Verbe s’était séparé de l’âme ou de la chair ; ce qui a cessé d’exister, pourtant, c’est l’union de la chair et de l’âme.

2. On dit que l’homme est son intelligence : non pas que l’intelligence soit tout l’homme, mais l’intelligence est sa partie principale, et en elle se trouve virtuellement toute l’ordonnance de l’homme : ainsi le chef de la cité est appelé parfois toute la cité, parce qu’en lui se trouve tout le gouvernement de la ville.

3. L’homme est prêtre en raison de son âme, qui reçoit le caractère de l’ordre ; aussi, par la mort, l’homme ne perd-il pas son caractère sacerdotal. Et beaucoup moins encore, le Christ, source de tout le sacerdoce.

Article 5

Y avait-il identité numérique entre son corps mort et son corps vivant ?

Objections : 1. Le Christ est mort vraiment, comme meurent les autres hommes. Or, au point de vue numérique, le corps de n’importe quel autre homme n’est pas purement et simplement le même, lorsqu’il est vivant et lorsqu’il est mort ; car il intervient là une différence essentielle. Le corps du Christ non plus n’est donc pas purement et simplement le même, au point de vue numérique.

2. D’après le Philosophe, ce qui est divers spécifiquement l’est aussi numériquement. Or, le corps du Christ vivant et du Christ mort a été divers spécifiquement. Comme dit Aristote, l’œil ou la chair d’un mort ne sont appelés tels que d’une manière équivoque. Le corps du Christ vivant et du Christ mort ne fut donc pas le même purement et simplement, au point de vue numérique.

3. La mort est une corruption. Or, ce qui est soumis à une corruption substantielle n’existe plus après qu’il a été corrompu, puisque la corruption est un passage de l’être au non-être. Le corps du Christ n’est donc pas demeuré le même numériquement après la mort, puisque la mort est une corruption substantielle.

En sens contraire, S. Athanase écrit : " Le corps qui a été circoncis, qui a bu et mangé, qui a souffert, qui a été cloué à la croix, était le corps du Verbe impassible et incorporel ; c’est le même qui a été déposé dans le sépulcre. " Or le corps qui a été circoncis et cloué à la croix, c’est le corps vivant du Christ ; et le corps qui a été déposé dans le sépulcre, c’est son corps mort. Donc le corps qui avait été vivant est le même que celui qui était mort.

Réponse : L’expression " purement et simplement " a deux sens : 1° Celui d’" absolument " ; d’après le Philosophe, " purement et simplement équivaut à : sans qu’on y ajoute rien ". En ce sens, le corps du Christ mort et vivant, est demeuré le même purement et simplement, au point de vue numérique. Car un être demeure le même purement et simplement au point de vue numérique lorsqu’il a le même suppôt. Or, le corps du Christ, vivant et mort, a eu le même suppôt ; car, vivant et mort, il n’a eu d’autre hypostase que celle du Verbe, nous l’avons montré plus haut. Et c’est en ce sens que parle S. Athanase dans le texte cité en sens contraire.

2° Celui de " tout à fait " ou de " totalement ". De la sorte, le corps du Christ, mort et vivant, ne fut pas purement et simplement le même, au point de vue numérique ; car il ne fut pas tout à fait le même, puisque la vie fait partie de l’essence du corps vivant ; en effet, c’est un attribut essentiel et non accidentel ; d’où il résulte que le corps qui cesse d’être vivant ne demeure pas tout à fait le même.

Si l’on disait que le corps du Christ mort est demeuré totalement le même, il s’en suivrait qu’il n’aurait pas été soumis à la corruption, je veux dire à la corruption de la mort : c’est là l’hérésie des gaïanites, ainsi que le rapporte S. Isidore, et comme on le trouve dans les Décrets. D’après S. Jean Damascène " le mot de corruption a deux significations : tout d’abord la séparation de l’âme et du corps, et autres choses semblables ; en second

lieu, la dissolution complète d’un être en ses éléments ". Par suite, dire que le corps du Seigneur était, au sens de Julien et de Gaïen, incorruptible selon le premier mode de corruption, avant la résurrection, est une chose impie ; car le corps du Christ ne nous aurait pas été consubstantiel, il ne serait pas mort en toute vérité, et nous ne serions pas sauvés réellement. Mais, suivant la seconde signification du mot corruption, le corps du Christ n’a pas été soumis à la corruption.

Solutions : 1. Le corps mort d’un homme, quel qu’il soit, ne demeure pas uni à une hypostase permanente, comme le corps mort du Christ. Aussi le corps mort d’un homme ne reste-t-il pas le même purement et simplement, mais d’une manière toute relative : il conserve la même matière, mais non la même forme. Or, le corps du Christ demeure le même purement et simplement, à cause de l’identité du suppôt, comme on vient de le dire.

2. L’identité numérique se prend du suppôt, l’identité spécifique se prend de la forme. Là où le suppôt subsiste dans une seule nature, il est nécessaire que l’unité spécifique étant détruite, l’unité numérique disparaisse également. Mais l’hypostase du Verbe de Dieu subsiste en Ceux natures : il s’ensuit que dans le Christ le corps peut ne pas conserver l’unité. spécifique, propre à la nature humaine ; l’unité numérique demeure pourtant, en raison du suppôt du Verbe de Dieu.

3. La corruption et la mort ne conviennent pas au Christ en raison du suppôt, qui donne l’unité numérique, mais en raison de la nature qui, elle, peut se trouver sous les états différents de vie ou de mort.

Article 6

La mort du Christ a-t-elle contribué à notre salut ?

Objections : 1. La mort est la privation de la vie ; or, une privation, n’étant rien, ne peut avoir aucune puissance active. Elle n’a donc pu avoir aucun effet pour notre salut.

2. La passion du Christ a produit notre salut par mode de mérite. La mort du Christ n’a pu agir de cette manière ; car, à la mort, l’âme est séparée du corps ; et c’est elle qui est principe de mérite.

3. Ce qui est corporel ne peut-être cause de ce qui est spirituel. Or, la mort du Christ a été corporelle. Elle n’a donc pu être cause spirituelle de notre salut.

En sens contraire, S. Augustin écrit : " Une seule mort de notre Sauveur ", sa mort corporelle, " a été salutaire pour nos deux morts à nous ", la mort de l’âme et la mort du corps.

Réponse : On peut parler de la mort du Christ de deux manières : pendant qu’elle est en devenir et quand elle est achevée. La mort est en devenir lorsque, par une souffrance naturelle ou violente, on s’achemine vers la mort : parler de cette manière de la mort du Christ, c’est parler de sa passion. A ce point de vue, la mort du Christ est cause de notre salut de la façon que nous avons dit plus haut à propos de la passion.

La mort du Christ est achevée lorsqu’on l’envisage après la séparation du corps et de l’âme. Et c’est ainsi que nous en parlons présentement. Or, sous cet aspect, la mort du Christ ne peut pas être cause de notre salut par mode de mérite, elle ne l’est que par mode d’efficience ; par la mort, en effet, la divinité n’a pas été séparée de la chair du Christ ; aussi tout ce qui a rapport à la chair du Christ, même séparée de son âme, nous a-t-il été salutaire en vertu de la divinité qui lui était unie.

Or, lorsque l’on considère un effet en tant que tel, on y découvre une ressemblance avec sa cause. Aussi, parce que la mort est la privation de la vie, l’effet de la mort du Christ visera à écarter ce qui peut-être contraire à notre salut : la mort de l’âme et la mort du corps. Et voilà pourquoi l’on dit que la mort du Christ a détruit en nous la mort de l’âme, produite par notre péché, selon S. Paul (Rm 4,25) : " Il s’est livré " à la mort " à cause de nos péchés ". Et la mort du Christ a aussi détruit la mort du corps produite par la séparation de l’âme : " La mort a été engloutie dans la victoire " (1 Co 15, 54).

Solutions : 1. La mort du Christ a produit notre salut, en vertu de la divinité qui lui était unie, et non pas au seul titre de la mort.

2. Considérée dans son achèvement, la mort du Christ n’a pas produit notre salut par mode de mérite ; mais elle l’a pourtant produite par mode d’efficience, on vient de le dire.

3. La mort du Christ a été corporelle ; mais ce corps a été l’instrument de la divinité qui lui était unie ; il agissait par sa vertu, même étant mort.