Question 84

PAR QUEL MOYEN L’ÂME UNIE AU CORPS CONNAÎT-ELLE LES RÉALITÉS CORPORELLES QUI LUI SONT INFÉRIEURES ?

Il est logique de considérer maintenant les actes et les habitus de l’âme dans les facultés intellectuelles, et dans les facultés appétitives, les autres puissances ne relevant pas directement de l’étude théologique. D’autre part, les actes appétitifs relèvent de la science morale : aussi en sera-t-il traité dans la Partie de cet ouvrage réservée à cette science. On étudiera donc d’abord les actes, puis les habitus intellectuels.

Par rapport aux actes, voici quelle sera la suite des questions : On se demandera comment l’âme exerce son activité intellectuelle, d’abord quand elle est unie au corps (Q. 84-88), puis lorsqu’elle en est séparée (Q. 89). Dans le premier cas, trois problèmes : 1° Comment l’âme connaît-elle les corps qui sont d’une nature inférieure à la sienne (Q. 84-86) ? - 2° Comment se connaît-elle elle-même et connaît-elle ce qui est en elle (Q. 87) ? - 3° Comment connaît-elle les substances immatérielles qui lui sont supérieures (Q. 88) ?

Il y aura trois parties dans l’étude des réalités corporelles : 1. Par quel moyen l’âme les connaît-elle (Q. 84) ? - 2. Comment et dans quel ordre (Q. 85) ? - 3. Que connaît-elle de ces réalités (Q. 86) ?

1. L’âme connaît-elle les corps par l’intelligence ? - 2. Les connaît-elle par son essence ou à travers des espèces ? - 3. Si c’est à l’aide d’espèces, y a-t-il en elle des espèces innées de tout objet intelligible ? - 4. Ces espèces découlent-elles dans l’âme de formes immatérielles séparées ? - 5. Notre âme voit-elle dans les raisons éternelles tout ce qu’elle comprend ? - 6. Acquiert-elle la connaissance intellectuelle à partir du sens ? - 7. L’intellect peut-il avoir une connaissance en acte au moyen des espèces intelligibles qu’il possède, sans recourir aux images ? - 8. Le jugement de l’intellect est-il empêché par la paralysie des facultés sensibles ?

Article 1

L’âme connaît-elle les corps par l’intelligence ?

Objections : 1. " L’intelligence ne peut connaître les corps, dit S. Augustin, et il n’y a que les sens pour saisir les réalités corporelles. " Il dit encore : " La vision intellectuelle a pour objet les réalités qui sont par essence dans l’âme. " Or cela n’est pas corporel. L’âme ne peut donc connaître les corps au moyen de l’intelligence.

2. Il y a le même rapport entre le sens et l’intelligible qu’entre l’intelligence et le sensible. Or par le sens, l’âme ne peut aucunement connaître les réalités spirituelles, qui sont intelligibles. Elle ne peut donc pas non plus connaître par l’intelligence les corps qui sont sensibles.

3. L’intelligence a pour objet les êtres nécessaires et qui existent toujours de la même manière. Or tous les corps sont mobiles et existent sous des modes changeants. L’âme ne peut donc les connaître par l’intelligence.

En sens contraire, la science se trouve dans l’intelligence. Donc, si l’intelligence ne connaît pas les corps, il n’y a aucune science des corps. Ainsi disparaît la science de la nature, qui a pour objet le corps mobile.

Réponse : Les premiers philosophes qui se préoccupèrent de la nature des choses pensaient que rien n’existait dans le monde en dehors des corps. Voyant tous les corps en mouvement, et croyant qu’ils étaient en perpétuel devenir, ils en conclurent qu’on ne pouvait avoir aucune certitude sur la vérité des choses. On ne peut en effet connaître avec certitude ce qui est dans un flux continuel, car cela s’anéantit avant que l’esprit ait pu en juger. C’était, au dire d’Aristote, l’opinion d’Héraclite : " Il est impossible de toucher deux fois l’eau du fleuve qui s’écoule. "

Après eux, Platon, voulant sauvegarder la certitude de la connaissance intellectuelles, admit l’existence d’un autre genre de réalités que les corps, réalités séparées de la matière et du mouvement, qu’il nommait " espèces " ou " idées ". Chacun des êtres particuliers et sensibles que nous voyons est appelé homme, cheval, etc., à cause de sa participation de ces idées. En conséquence, selon Platon, les sciences, les définitions et tout ce qui appartient à l’activité intellectuelle, ne se réfèrent pas aux corps sensibles, mais à ces réalités immatérielles et séparées. De la sorte, l’âme ne connaît pas ces êtres corporels, mais leurs idées séparées.

Cette position est fausse, pour deux raisons 1° Les idées étant immatérielles et immobiles, il faudrait rejeter du domaine des sciences la connaissance du mouvement et de la matière, la connaissance propre de la science de la nature et la démonstration au moyen des causes efficientes et matérielles. 2° Il parent ridicule, alors que nous cherchons à connaître des réalités présentes à notre expérience, de recourir à d’autres réalités qui ne peuvent être la substance des premières, puisqu’elles en diffèrent quant à l’existence. Par conséquent, le fait de connaître ces substances séparées ne nous permettrait pas de juger des choses sensibles.

Platon nous paraît s’être écarté de la vérité en ceci : pensant que toute connaissance s’obtient au moyen d’une certaine ressemblance de l’objet, il crut que la forme de l’objet connu devait être nécessairement dans l’objet connaissant sous le même mode que dans l’objet. Or, il observa que la forme d’une chose connue était dans l’intelligence sous un mode universel, immatériel, immobile. Cela est manifeste dans l’acte même de l’intelligence, qui comprend d’une manière universelle et en quelque sorte nécessaire, car la manière d’être de l’action se modèle sur la forme de l’agent. C’est pourquoi Platon pensa que les réalités connues devaient subsister sous ce mode, c’est-à-dire de façon immatérielle et immuable.

Mais cela n’est pas nécessaire. Même dans les choses sensibles, nous voyons que la forme existe sous un mode différent dans l’une et dans l’autre. Par exemple quand la blancheur est plus intense en celle-ci, plus faible en celle-là ; quand la blancheur se trouve ici avec la douceur, là sans elle. Et de la sorte, la forme sensible existe sous un mode dans la réalité extérieure à l’âme, et sous un autre mode dans le sens, qui reçoit les formes des choses sensibles sans la matière, comme la couleur de l’or sans l’or. Pareillement, l’intelligence reçoit les espèces des corps matériels et mobiles sous un mode immatériel et immobile, conformément à sa nature ; car ce qui est reçu est dans ce qui le reçoit selon le mode de ce dernier. Disons donc que l’âme connaît les corps au moyen de l’intelligence, d’une connaissance immatérielle, universelle et nécessaire.

Solutions : 1. Le texte de S. Augustin doit être appliqué aux moyens par lesquels l’intelligence connaît, et non à l’objet connu. Elle connaît les corps en effet en les saisissant, non au moyen d’autres corps ou de représentations matérielles et corporelles, mais par des espèces immatérielles et intelligibles, qui par leur essence peuvent se trouver dans l’âme.

2. Comme le remarque S. Augustin, on ne peut pas dire que l’intelligence connaisse seulement les êtres spirituels de même que le sens connaît seulement les corps. Car il s’ensuivrait que Dieu et les anges ne connaîtraient pas les êtres corporels. Cette différence entre le sens et l’intelligence s’exprime ainsi : une puissance inférieure ne peut atteindre l’objet d’une puissance plus parfaite, mais une puissance plus parfaite peut exercer l’acte de la puissance inférieure sous un mode plus élevé.

3. Tout mouvement suppose quelque chose d’immobile. Quand il y a changement qualitatif, la substance demeure immuable ; quand il y a génération ou corruption de la forme substantielle, la matière demeure. Et même les choses changeantes ont des manières d’être qui ne changent pas ; par exemple, bien que Socrate ne soit pas toujours assis, il est cependant immuablement vrai que, lorsqu’il est assis, ü demeure dans un lieu déterminé. Par suite, rien n’empêche qu’on ait une science immuable des réalités en mouvement.

Article 2

L’âme connaît-elle les corps par son essence ou à travers des espèces ?

Objections : 1. Il semble que l’âme connaisse les corps par son essence. S. Augustin dit en effet que " l’âme enveloppe en elle-même les images des corps, et s’en saisit, les formant en elle d’elle-même ; car elle donne, pour les élaborer, quelque chose de sa substance ". Or l’âme comprend les corps au moyen de représentations de ces corps. Donc l’âme connaît les réalités corporelles par son essence, qu’elle emploie à construire de telles représentations, et dont elle les forme.

2. Selon Aristote, " l’âme est d’une certaine façon toutes choses ". Puisque le semblable est connu par le semblable, l’âme connaît donc les corps par son essence.

3. L’âme est supérieure aux créatures corporelles. Or les êtres inférieurs se trouvent dans les supérieurs sous un mode plus parfait qu’en eux-mêmes, selon Denys. Les créatures corporelles existent donc dans l’essence de l’âme sous un mode plus élevé qu’elles n’existent en elles-mêmes. En conséquence, l’âme peut connaître les corps au moyen de sa substance.

En sens contraire, S. Augustin nous dit que, " l’esprit recueille ses connaissances des êtres corporels par les sens du corps ". Mais l’âme n’est pas connaissable par les sens. Elle ne connaît donc pas les corps au moyen de sa substance.

Réponse : Les anciens philosophes admettaient que l’âme connaît les corps par son essence. Car ils étaient unanimement persuadés que " le semblable est connu par le semblable "-. Ils estimaient que la forme de l’objet connu est dans l’objet connaissant sous le même mode que dans l’objet. Les platoniciens furent d’un avis contraire. Platon, voyant que l’âme intellectuelle est immatérielle et connaît sous un mode immatériel, posa en thèse que les formes des réalités connues subsistaient immatériellement. Mais les premiers philosophes de la Nature, considérant que les réalités connues étaient corporelles et matérielles, regardèrent comme nécessaire leur existence matérielle dans le sujet connaissant. Aussi, pour attribuer à l’âme la connaissance de toutes choses, il leur fallut lui attribuer la nature même de tout ce qu’elle connaissait. Et puisque la nature des êtres est constituée par leur principe, ils attribuèrent à l’âme la nature du premier principe. De la sorte, le philosophe qui reconnaissait le feu comme principe de toutes choses, admettait que l’âme est de la nature du feu. De même, pour ceux qui avaient pour principe l’air ou l’eau. Empédocle, qui admettait quatre éléments matériels et deux principes de mouvement, disait aussi que tels étaient les constitutifs de l’âme. Leur opinion étant que les réalités sont matériellement dans l’âme, ils affirmèrent que toute connaissance de l’âme était matérielle, sans faire de discernement entre l’intelligence et le sens.

Mais cette opinion est à rejeter. Car, premièrement, les composés n’existent qu’en puissance dans le principe matériel en question. Or quelque chose ne peut être connu selon qu’il est en puissance, mais selon qu’il est en acte, selon Aristote, au point que la puissance elle-même n’est connue qu’au moyen de l’acte. Il ne suffirait donc pas d’attribuer à l’âme la nature des principes, pour qu’elle pût tout connaître ; mais il faudrait encore qu’elle connût la nature et la forme de chacun des composés, par exemple, de l’os, de la chair, etc., comme dit Aristote contre Empédocle, au traité De l’âme. Secondement, s’il faut que la réalité connue existe matériellement dans le sujet connaissant, il n’y a pas de raison pour que les choses qui subsistent matériellement hors de l’âme soient privées de connaissance ; si, par exemple, l’âme connaît le feu au moyen du feu, le feu qui est hors de l’âme peut aussi connaître le feu.

Il reste donc que les réalités matérielles doivent exister dans le connaissant sous un mode non pas matériel, mais plutôt immatériel. La raison en est que l’acte de connaissance s’étend aux choses qui sont hors du sujet connaissant. Car nous connaissons aussi les réalités qui sont hors de nous. Or la matière détermine la forme à être une seule chose. Par suite il est clair que la nature de la connaissance s’oppose à la nature de la matérialité. C’est pourquoi les êtres qui ne reçoivent les formes que matériellement ne sont en aucune façon dotés de connaissance, ainsi les plantes, dit Aristote.

Or un sujet connaît d’autant plus parfaitement qu’il possède la forme de la chose connue sous un mode plus immatériel. Par conséquent l’intelligence qui abstrait l’idée non seulement de la matière, mais encore des conditions singulières de celle-ci, connaît plus parfaitement que le sens, qui reçoit la forme de la chose connue sans matière, à la vérité, mais avec les conditions matérielles. Et parmi les sens eux-mêmes, la vue est celui qui connaît le mieux, parce qu’il est le moins matériel, comme on l’a dit antérieurement, et parmi les intelligences aussi, l’une est plus parfaite que l’autre dans la mesure où elle est plus immatérielle.

Tout cela montre clairement que, s’il y a une intelligence qui par son essence connaisse toutes choses, cette essence doit les contenir toutes en elle sous un mode immatériel, comme les anciens philosophes admettaient que l’âme est composée en acte de tous les éléments matériels, afin de connaître toutes choses. Or c’est le propre de Dieu de contenir immatériellement en son essence toutes les réalités, en tant que les effets préexistent virtuellement dans leur cause. Donc Dieu seul comprend tout dans son essence. Mais ce n’est pas vrai de l’âme humaine, ni même de l’ange.

Solutions : 1. S. Augustin parle en cet endroit de la vision imaginaire qui est produite par des images des corps. L’âme donne quelque chose de sa substance pour former ces images, à la manière dont un sujet est donné pour recevoir une forme. Ainsi construit-elle ces images de son propre fonds ; non pas que l’âme, ou une partie de l’âme soit transformée en telle ou telle image, mais cela doit s’entendre de la même façon dont on dit qu’un corps devient une chose colorée, parce qu’il est informé par la couleur. Et c’est le sens qui apparaît dans la suite du texte. S. Augustin dit en effet Il que " l’âme conserve quelque chose " de non modifié par telle image, " par quoi elle juge librement de la forme de ces images ", et cette chose, il l’appelle " esprit ", ou " intelligence ". Quant à la partie de l’âme qui est modifiée par ces images, c’est-à-dire l’imagination, S. Augustin dit que nous l’avons en commun avec les animaux.

2. Aristote n’admettait pas, comme les anciens philosophes de la Nature, que l’âme fût en acte composée de toutes choses, mais il disait : " L’âme est d’une certaine façon toutes choses ", en tant qu’elle est en puissance de les connaître toutes ; les sensibles au moyen du sens, les intelligibles par l’intelligence.

3. Toute créature a un être fini et déterminé. Par suite, l’essence d’une créature d’ordre supérieur peut bien avoir quelque ressemblance avec une créature inférieure, parce qu’elles appartiennent toutes deux à un même genre ; elle ne lui est cependant pas absolument semblable, parce qu’elle possède une détermination spécifique à laquelle n’atteint pas une créature inférieure. Au contraire, l’essence de Dieu est la ressemblance parfaite de toutes choses, par rapport à tout ce qu’on peut trouver dans les réalités, car il est leur principe universel.

Article 3

Y a-t-il dans l’âme des espèces innées de tout objet intelligible ?

Objections : 1. Il semble que l’âme comprenne toutes choses au moyen d’espèces inscrites dans sa nature. D’après S. Grégoire, " l’homme a cela de commun avec les anges qu’il est intelligent. " Or les anges ont l’intelligence de toutes choses au moyen de formes innées. C’est pourquoi on dit au Livre des Causes que " toute intelligence est pleine de formes ". L’âme possède donc des espèces innées des réalités physiques et, par elles, comprend les corps.

2. L’âme intellectuelle est plus noble que la matière première des corps. Or, la matière première est créée par Dieu sous les formes auxquelles elle est en puissance. A plus forte raison l’âme intellectuelle est-elle créée par Dieu avec les espèces intelligibles. Ainsi l’âme connaît intellectuellement les corps au moyen d’espèces qui lui sont innées par nature.

3. Personne ne peut donner une réponse vraie sinon sur ce qu’il sait. Or, un homme quelconque, qui n’a pas de science acquise, donne des réponses justes sur tout sujet, pourvu qu’on l’interroge avec méthode, comme on le rapporte dans le Ménon de Platon. Donc, avant qu’un homme acquière la science, il a connaissance des choses ; ce qui serait impossible si l’âme n’avait pas d’espèces innées. C’est donc par ce moyen que l’âme comprend les réalités corporelles.

En sens contraire, le Philosophe, parlant de l’intelligence, dit qu’elle est " comme une tablette où il n’y a rien d’écrit ".

Réponse : La forme étant le principe de l’action, une chose doit avoir le même rapport à la forme qu’à l’action. Par exemple si le mouvement vers le haut dépend de la légèreté, il faut que la chose qui est seulement en puissance à s’élever, soit légère seulement en puissance ; que celle qui est en acte de s’élever, soit légère en acte. Or, nous voyons que parfois l’homme est seulement en puissance à connaître, tant par les sens que par l’intelligence. Et de cette puissance il passe à l’acte, si bien qu’il sent grâce à l’action des qualités sensibles sur le sens, et qu’il comprend par l’enseignement ou par la découverte. On doit donc dire que l’âme est en puissance à connaître par rapport aux similitudes qui sont principes soit de la sensation soit de l’intellection. Aussi, selon Aristote, l’intelligence, par quoi l’âme comprend, n’a pas en elle d’espèces innées, mais à l’origine elle est en puissance à toutes les espèces.

Il arrive cependant que ce qui possède la forme en acte ne peut agir selon cette forme, à cause d’un obstacle (comme le corps léger qui est empêché de s’élever vers le haut). Pour cette raison, Platon admettait que l’intelligence humaine est naturellement remplie de toutes les espèces intelligibles, mais que l’union avec le corps l’empêche de passer à l’acte.

Mais cette opinion ne paraît pas recevable. 1° Dans l’hypothèse où l’âme aurait une connaissance naturelle de toutes choses, il ne semble pas possible qu’elle en arrive à oublier cette connaissance au point d’ignorer qu’elle la possède. Personne n’oublie ce qu’il connaît naturellement, par exemple que le tout est plus grand que la partie, et autres évidences. Cela paraît encore moins acceptable si l’on admet que l’union de l’âme et du corps est naturelle. Il ne convient pas en effet qu’une opération naturelle soit totalement empêchée par une chose qui appartient à un être en raison de sa nature. - 2° La fausseté de cette opinion apparaît clairement en ceci : lorsqu’on est privé d’un sens, on est privé aussi de la connaissance que procurait ce sens ; ainsi l’aveugle-né ne peut connaître aucunement les couleurs. Ce qui n’arriverait pas si l’intelligence humaine possédait par nature les concepts de tous les intelligibles. Il faut donc conclure que l’âme ne connaît pas les corps par le moyen d’espèces qui lui seraient innées.

Solutions : 1. Il est vrai que l’homme ressemble aux anges par sa faculté de comprendre ; il n’atteint pas cependant à l’excellence de leur intelligence. Ainsi les corps inférieurs qui se bornent à exister n’atteignent pas, selon S. Grégoire, au degré d’existence des corps supérieurs. En effet, la matière des corps inférieurs n’est pas totalement accomplie par la forme, mais elle est en puissance aux formes qu’elle n’a pas. La matière des corps célestes, au contraire, est totalement accomplie par la forme, en sorte qu’elle n’est plus en puissance à aucune autre comme nous l’avons vu antérieurement. De même, l’intelligence angélique est perfectionnée par les espèces intelligibles conformément à sa nature, mais l’intelligence humaine est seulement en puissance à ces espèces.

2. La matière première reçoit de la forme son être substantiel. Il fallait donc qu’elle fût créée sous une forme, faute de quoi elle n’aurait pas existé en acte. Mais même existant sous une forme, elle reste en puissance aux autres formes. Mais l’intelligence ne reçoit pas de l’espèce intelligible son être substantiel. Le cas n’est donc pas semblable.

3. Dans une interrogation méthodique, on procède des principes universels immédiatement connus aux principes propres. Une telle progression cause la science dans l’âme du disciple. Aussi, lorsque celui-ci donne une réponse juste sur ce qui lui est demandé par la suite, ce n’est pas parce qu’il le savait déjà ; il l’apprend alors comme une chose nouvelle. Il importe peu en effet que le maître passe des principes universels aux conclusions en exposant ou en interrogeant ; dans les deux cas, l’esprit de l’auditeur acquiert la certitude au sujet des vérités dérivées à l’aide des vérités connues les premières.

Article 4

Les espèces intelligibles découlent-elles dans l’âme de certaines formes séparées ?

Objections : 1. Il semble que oui, car tout ce qui existe sous un certain mode par participation est causé par ce qui existe essentiellement sous ce mode. Par exemple, l’état de ce qui est en feu a pour cause le feu. Or, lorsque l’âme intellectuelle est en acte de penser, elle participe des intelligibles eux-mêmes. L’intelligence en acte, en effet, est d’une certaine façon l’objet connu en acte. Donc, ce qui est de soi et par essence connu en acte, est cause que l’âme intellectuelle est en acte de penser. Or telles sont les formes qui existent sans matière. Par conséquent, les espèces intelligibles au moyen desquelles l’âme connaît sont donc causées en elle par certaines formes séparées.

2. Il y a le même rapport entre l’intelligible et l’intelligence qu’entre les sensibles et le sens. Or les qualités sensibles qui existent en acte hors de l’âme sont causes des espèces sensibles qui sont dans le sens, et par lesquelles nous sentons. Les espèces intelligibles au moyen desquelles notre intelligence connaît, sont donc causées par des intelligibles en acte, qui existent hors de l’âme. Ce sont justement des formes séparées de la matière. Les formes intelligibles qui sont en nous découlent donc de substances séparées.

3. Tout ce qui est en puissance est amené à l’acte par une réalité qui est elle-même en acte. Donc, si notre intelligence est d’abord en puissance, puis en acte de penser, cela doit avoir pour cause une intelligence qui est toujours en acte. Une telle intelligence est un intellect séparé. Les espèces intelligibles, par lesquelles nous sommes en acte de comprendre, sont donc causées par des substances séparées.

En sens contraire, selon cette manière de voir, nous n’aurions pas besoin des sens pour faire acte d’intelligence. Ce qui est évidemment faux, surtout si l’on considère que l’homme privé d’un sens ne peut avoir aucune science des qualités sensibles relatives à ce sens.

Réponse : Certains philosophes ont affirmé que nos espèces intelligibles proviennent de formes ou de substances séparées. Il y eut deux opinions sur ce point. Platon, d’abord, comme nous l’avons dit, admettait que les formes des réalités sensibles subsistaient par soi, sans matière. Telle la forme de l’homme, qu’ü nommait " l’homme en soi ", ou l’idée du cheval, qu’il nommait " le cheval en soi ", etc. Les formes séparées étaient participées par notre âme et par la matière corporelle ; par notre âme, afin de connaître ; par la matière, afin d’exister. Ainsi, la participation à l’idée de pierre ferait que la matière corporelle devient " cette pierre ", et, de même, que notre intelligence connaît la pierre. Mais la participation à l’idée s’opère par une certaine ressemblance de cette idée dans l’être qui en participe. C’est quelque chose comme la relation du modèle à ce qui le reproduit. Donc, les formes sensibles qui sont dans la matière corporelle découlent des idées comme étant des ressemblances de ces idées ; il en va de même pour les espèces intelligibles en nous. C’est pourquoi Platon rapportait aux idées les sciences et les définitions, nous l’avons déjà dit.

Mais il est contre la nature même des choses sensibles que leurs formes subsistent sans matière. Aristote en donne de nombreuses preuves. Pour cette raison, Avicenne, rejetant l’opinion de Platon, posa en thèse non pas que les formes intelligibles des réalités accessibles aux sens subsistent sans matière, mais qu’elles préexistent sous un mode immatériel dans les intelligences séparées. Elles dérivent de la première intelligence dans la suivante, et ainsi de suite jusqu’à la dernière intelligence séparée, qu’il nomme intellect agent. C’est de celui-ci, selon la pensée d’Avicenne, que les espèces intelligibles découlent dans nos âmes, et les formes sensibles dans la matière corporelle.

Avicenne s’accorde ainsi avec Platon pour admettre que nos espèces intelligibles découlent de formes séparées. Mais Platon dit qu’elles subsistent par soi, et Avicenne qu’elles sont dans l’intellect agent. Il est encore une autre divergence. Pour Avicenne, les espèces intelligibles ne demeurent pas dans notre intelligence quand elle cesse de penser, mais elle doit se tourner vers l’intellect agent pour les recevoir à nouveau. Aussi n’admet-il pas une science innée dans l’âme, comme Platon, pour qui les participations aux idées demeurent dans l’âme d’une manière immuable.

Mais on ne peut, selon cette position, donner une raison suffisante de l’union de l’âme avec le corps. On ne peut dire que l’âme intellectuelle soit unie au corps en vue de ce dernier ; la forme n’est pas faite pour la matière, ni le moteur pour le mobile. C’est bien plutôt le contraire. Le corps paraît tout à fait nécessaire à l’âme intelligente pour l’opération propre à celle-ci, qui est de penser. Car, pour son existence, elle ne dépend pas du corps. Si l’âme était apte par nature à recevoir les espèces intelligibles par l’influence de principes séparés, et non à l’aide des sens, elle n’aurait pas besoin du corps pour son acte intellectuel. C’est donc en vain qu’elle serait unie au corps.

Si l’on disait, d’autre part, que notre âme a besoin des sens pour comprendre, parce que les sens l’excitent, en quelque façon, à considérer les choses dont elle reçoit les idées par l’action de principes séparés, cela encore serait insuffisant. Car cette excitation ne serait nécessaire à l’âme que dans la mesure où elle est, selon les platoniciens, comme endormie et sans mémoire, en raison de son union avec le corps. En ce cas, les sens n’auraient d’autre utilité pour l’âme intellectuelle que de supprimer les obstacles qui proviennent de cette union. Il restera donc à chercher pour quelle raison l’âme est unie au corps.

Mais si l’on dit avec Avicenne que les sens sont nécessaires à l’âme parce qu’ils l’excitent à se tourner vers l’intellect agent de qui elle reçoit les idées, cela n’est pas satisfaisant. Car, s’il était naturel à l’âme de connaître des espèces dérivées de l’intellect agent, il s’ensuivrait que l’âme pourrait parfois se tourner vers cet intellect, soit par une inclination de sa nature, soit sous l’excitation d’un autre sens, afin de recevoir les espèces de qualités sensibles dont le sens manquerait à un individu. En sorte qu’un aveugle-né pourrait avoir la science des couleurs, ce qui est évidemment faux. Il faut donc conclure que les espèces intelligibles par lesquelles notre âme connaît ne dérivent pas de formes séparées.

Solutions : 1. Les espèces intelligibles auxquelles participe notre esprit se ramènent, comme à leur cause première, à un principe intelligible par essence qui est Dieu. Mais elles procèdent de ce principe par l’intermédiaire des formes des êtres sensibles et matériels, par lesquels nous acquérons la science, selon Denys.

2. Les réalités matérielles peuvent être sensibles en acte quant à l’être qu’elles ont hors de l’âme, mais non pas intelligibles en acte. Le cas n’est donc pas le même pour le sens et pour l’intelligence.

3. Notre intellect possible passe de la puissance à l’acte par un être en acte : l’intellect agent, qui est une faculté de notre âme, comme on l’a vu. Ce n’est pas par un intellect séparé comme cause propre et immédiate, mais peut-être comme cause éloignée.

Article 5

Notre âme voit-elle tout ce qu’elle comprend dans les raisons éternelles ?

Objections : 1. Il semble que l’âme intellectuelle ne connaisse pas les choses matérielles dans les raisons éternelles. Car ce en quoi l’on connaît un objet est mieux connu que lui, et connu en priorité. Or l’âme intellectuelle, dans la vie présente, ne connaît pas les raisons éternelles, car elle ne connaît pas Dieu lui-même, en qui les raisons éternelles existent, mais " elle s’unit à lui comme à un être inconnu ", selon Denys. L’âme ne connaît donc pas toutes choses dans les raisons éternelles.

2. D’après S. Paul (Rm 1, 20), " les perfections invisibles de Dieu se voient au moyen des choses créées ". Or les raisons éternelles sont au nombre de ces perfections. Par suite, ce sont les raisons éternelles qu’on connaît au moyen des corps, et non l’inverse.

3. Les raisons éternelles ne sont pas autre chose que des idées. Pour S. Augustin en effet " les idées sont les raisons immuables des choses existant dans l’esprit divin ". Donc, si l’on admet que l’âme intellectuelle connaît tout dans les raisons éternelles, on reviendra à la théorie de la doctrine de Platon, pour qui toute science dérive des idées.

En sens contraire, S. Augustin nous dit : " Si nous voyons ensemble que la vérité se trouve et dans ce que vous dites, et dans ce que je dis, où donc pouvons-nous le voir ? Ni moi en vous, ni vous en moi, mais tous deux dans cette vérité immuable qui est supérieure à nos esprits. " Or la vérité immuable est contenue dans les raisons éternelles. L’âme intellectuelle connaît donc toute vérité dans ces raisons.

Réponse : S. Augustin écrit : " S’il arrive à ceux qu’on nomme philosophes d’émettre des pensées vraies et en harmonie avec notre foi, il faut les leur réclamer comme à des possesseurs illégitimes. Car les doctrines des pa7iens renferment des fables inventées et superstitieuses, dont tout chrétien sortant de la société païenne doit se détourner. " Aussi, lorsque S. Augustin qui fut imprégné des doctrines platoniciennes, y trouvait des pensées en accord avec notre foi, il les recueillait ; lorsqu’il les jugeait contraires, il leur substituait quelque chose de mieux. Or Platon admettait, comme nous l’avons dit, que les formes des réalités subsistaient par elles-mêmes en dehors de la matière, et il les nommait " Idées ". C’est en participant d’elles que notre intelligence, d’après lui, connaît toutes choses. Ainsi, de même que la matière corporelle, par participation de l’idée de pierre, devient une pierre ; de même notre intelligence, en participant de la même idée, connaît la pierre. Mais il semble étranger à la foi d’admettre que les formes puissent subsister sans matière en dehors des réalités, ce qu’admettaient les platoniciens, en disant que " la vie en soi ", " la sagesse en soi " sont des substances créatrices, comme le rapporte Denys. En conséquence, S. Augustin admit, au lieu des Idées de Platon, des raisons de toutes les créatures, existant dans l’Esprit divin, selon lesquelles tous les êtres sont formés, et l’âme humaine connaît toutes choses.

Donc à cette demande : l’âme humaine connaît-elle toutes choses dans les raisons éternelles ? Il faut répondre qu’on peut connaître une chose dans une autre de deux manières. - 1° On la connaît dans un objet connu ; par exemple, quelqu’un voit dans un miroir des réalités dont l’image est reflétée dans ce miroir. L’âme, dans la vie présente, ne peut tout voir ainsi dans les raisons éternelles ; mais c’est ainsi que les bienheureux connaissent toutes choses, eux qui voient Dieu, et toutes choses en lui. - 2° On connaît une chose dans une autre, comme dans un principe de connaissance ; par exemple, nous disons voir dans le soleil ce que nous voyons dans la lumière de cet astre. En ce sens, il faut dire que l’âme humaine connaît tout dans les raisons éternelles ; c’est en participant d’elles que nous connaissons toutes choses. Car la lumière intellectuelle qui est en nous n’est rien d’autre qu’une ressemblance participée de la lumière incréée, en laquelle les raisons éternelles sont contenues. Aussi, à la demande faite dans le Psaume (4,6.7) : " Beaucoup d’hommes disent : Qui nous fera voir le bonheur ? " le Psalmiste répond : " Elle est marquée sur nous, la lumière de ton visage, Seigneur. " C’est comme si l’on disait : " Par le sceau même de la lumière divine en nous, tout nous est montré. "

Cependant, en plus de la lumière intellectuelle, il nous faut des espèces intelligibles tirées des choses matérielles pour connaître de telles choses ; c’est pourquoi nous ne connaissons pas ces choses du seul fait qu’elles participeraient des raisons éternelles, comme les platoniciens l’admettaient. D’où cette question de S. Augustin : " Les philosophes qui enseignent à l’aide d’arguments très sûrs que toutes les réalités temporelles sont produites par les raisons éternelles, ont-ils pu pour autant voir en ces mêmes raisons, ou déduire à partir d’elles, combien il y avait d’espèces d’animaux, et quels étaient leurs principes générateurs ? N’ont-ils pas cherché tout cela dans les descriptions des contrées et des époques ? " Et S. Augustin en disant que tout est connu " dans les raisons éternelles ", ou " dans la vérité immuable ", n’a pas prétendu que l’on voyait les raisons éternelles elles-mêmes. C’est clair d’après ce qu’il écrit ailleurs : " Ce n’est pas toute âme rationnelle, une âme quelconque, qui est reconnue apte à cette vision des raisons éternelles, mais seulement celle qui aura été sainte et pure " comme les âmes des bienheureux.

Tout cela répond clairement aux objections.

Article 6

L’âme acquiert-elle la connaissance intellectuelle à partir du sens ?

Objections : 1. Il semble que la connaissance intellectuelle ne soit pas acquise à partir des réalités sensibles. Car S. Augustin affirme " Il ne faut pas attendre une vérité pure des sens corporels. " Il le prouve par deux arguments : 1° " Tout ce que peut atteindre le sens est en changement perpétuel ; or ce qui ne demeure pas ne peut pas être perçu. " - 2° " De tout ce que nous sentons au moyen du corps nous gardons une image, même quand la chose n’est pas présente au sens, par exemple dans le sommeil ou la démence ; on n’est pas capable alors de discerner par les sens si l’on connaît les réalités sensibles elles-mêmes ou de fausses représentations de ces réalités. Or rien ne peut être perçu, s’il n’est discerné du faux. " Et S. Augustin conclut qu’il ne faut pas attendre des sens la vérité. Or la connaissance intellectuelle saisit la vérité. Donc il ne faut pas attendre des sens la connaissance intellectuelle.

2. S. Augustin dit encore " Il ne faut pas croire qu’un corps puisse agir sur l’esprit, comme si l’esprit était sous l’action du corps à la façon d’une matière ; car l’être en activité est supérieur en tout point à l’être dont il fait quelque chose. " D’où cette conclusion : " Ce n’est pas le corps qui produit son image dans l’esprit, mais l’esprit qui la forme en lui-même. " La connaissance intellectuelle ne dérive donc pas des choses sensibles.

3. L’effet ne peut dépasser la vertu de sa cause. Or la connaissance intellectuelle s’étend au-delà des données sensibles. Nous saisissons en effet par l’intelligence certains objets que le sens ne peut percevoir. La connaissance intellectuelle ne dérive donc pas des réalités sensibles.

En sens contraire, Aristote prouve dans la Métaphysique et à la fin des Seconds Analytiques que le principe de notre connaissance est le sens.

Réponse : Il y eut sur ce point trois opinions parmi les philosophes. Pour Démocrite, " il n’est pas d’autre cause à toute notre connaissance que ceci : de ces corps que nous concevons, des images viennent pénétrer dans nos âmes ". Ainsi s’exprime S. Augustin dans sa lettre à Dioscore. Aristote lui-même rapporte que Démocrite expliquait la connaissance " par des images et des émanations ". Et le motif de cette opinion est que Démocrite, tout comme les autres anciens philosophes de la Nature, ne mettait pas de différence entre l’intelligence et le sens, d’après Aristote au traité De l’Ame. Et comme le sens est modifié par le sensible, ils croyaient que toute notre connaissance provenait exclusivement de cette modification. Selon Démocrite, elle était produite par des émanations d’images.

Platon, au contraire, mettait une différence entre l’intelligence et le sens, l’intelligence étant une puissance immatérielle qui n’employait pas un organe corporel pour agir. Mais, comme un principe immatériel ne peut être modifié par un corps, Platon admit que la connaissance intellectuelle provient non d’une modification de l’intelligence par les choses sensibles, mais par une participation des formes intelligibles séparées, comme nous l’avons dit. De plus, le sens était pour lui une puissance qui agit par elle-même. Étant une force spirituelle, le sens non plus ne pouvait être modifié par les choses sensibles. Ce sont les organes des sens qui recevaient cette modification par laquelle l’âme serait en quelque sorte excitée à former en elle les espèces des réalités sensibles. S. Augustin paraît faire allusion à cette opinion lorsqu’il dit que " ce n’est pas le corps qui sent, mais l’âme par le corps ; elle se sert de lui comme d’un messager pour former en elle-même ce qui est annoncé du dehors ". En fin de compte, d’après Platon, ni la connaissance intellectuelle ne procède du sensible, ni même la connaissance sensible n’est produite entièrement par les réalités matérielles. Mais celles-ci excitent l’âme sensible à sentir, et les sens excitent l’âme intellectuelle à connaître.

Aristote, lui, prit une voie intermédiaire. Il admettait avec Platon que l’intelligence diffère du sens, mais que le sens n’a pas d’opération propre sans communiquer avec le corps ; en sorte que sentir n’est pas un acte de l’âme seulement, mais du composé. De même pour toutes les opérations de l’âme sensitive. Or, rien ne s’oppose à ce que les choses sensibles qui sont hors de l’âme agissent sur le composé. Aristote s’accorde donc avec Démocrite pour admettre que les opérations de l’âme sensitive sont produites par une impression des choses sensibles sur le sens, non pas par manière d’émanation, comme le voulait Démocrite, mais par une certaine action. Car Démocrite expliquait toute opération par une émanation d’atomes, comme le montre Aristote. - Quant à celui-ci, il affirme agir sur une réalité incorporelle, il ne suffit donc pas, pour produire l’acte d’intelligence, de la seule impression des corps sensibles, mais il faut un principe d’une nature plus élevée. Car " l’agent est plus noble que le patient ", dit-il lui-même--. Non pas cependant que l’acte intellectuel soit produit en nous par la seule impression d’êtres supérieurs, selon l’opinion de Platon. Mais ce principe actif, supérieur et de nature plus élevée, qu’Aristote appelle intellect agent et dont nous avons parlé précédemment, rend intelligibles en acte par mode d’abstraction, les images acquises par le sens.

D’après cela, dans la mesure où il dépend des images, l’acte intellectuel est causé par le sens. Mais parce que les images sont incapables de modifier l’intellect possible, elles doivent être rendues intelligibles en acte par l’intellect agent En conséquence, on ne peut dire que la connaissance sensible soit la cause totale et parfaite de la connaissance intellectuelle, mais plutôt elle est la matière sur laquelle agit cette cause.

Solutions : 1. Les paroles de S. Augustin signifient qu’il ne faut pas attendre des sens qu’ils nous livrent toute la vérité. La lumière de l’intellect agent est requise, par laquelle nous connaissons sous un mode immuable les choses changeantes, et nous discernons les réalités de leurs images.

2. S. Augustin ne parle pas en cet endroit de connaissance intellectuelle, mais de connaissance imaginative. Or, dans la doctrine de Platon, l’imagination est douée d’une activité qui appartient à l’âme seule. Aussi, pour montrer que les corps n’impriment pas leur ressemblance dans l’imagination, mais que c’est l’âme même qui le fait, S. Augustin s’est-il servi du principe employé par Aristote pour prouver que l’intellect agent est séparé : à savoir, que " l’agent est plus noble que le patient ". Et sans aucun doute faudrait-il, selon cette doctrine, que l’imagination, outre une puissance passive, ait encore une puissance active. Mais si nous affirmons avec Aristote que l’acte d’imagination appartient au composé, il n’y a pas de difficulté ; car le corps sensible est plus noble que l’organe de l’animal, en tant qu’il est avec celui-ci dans le rapport d’un être en acte à un être en puissance, comme le coloré en acte par rapport à la pupille qui est colorée en puissance. - On pourrait cependant répondre autrement. La modification primitive de la faculté d’imaginer provient bien d’une action des choses sensibles, car " l’imagination est un mouvement qui a son origine dans le sens ", selon le traité De l’âme.

Néanmoins, il y a dans l’homme une certaine opération psychologique qui, en divisant et composant, forme diverses images qui n’ont pas été reçues par le moyen des sens. Si on l’interprète ainsi, le texte de S. Augustin est acceptable.

3. La connaissance sensible n’est pas la cause totale de la connaissance intellectuelle. Rien d’étonnant alors si celle-ci s’étend plus loin que celle-là.

Article 7

L’intellect peut-il avoir une connaissance en acte, au moyen des espèces intelligibles qu’il possède, sans recourir aux images ?

Objections : 1. Cela semble possible. Car l’intellect peut passer à l’acte par l’espèce intelligible qui l’informe. Mais l’intelligence en acte, c’est l’acte même de penser. Donc les espèces intelligibles suffisent pour cet acte, sans qu’il y ait retour sur les images.

2. L’imagination dépend davantage du sens que l’intelligence ne dépend de l’imagination. Or on peut concevoir que l’imagination soit en acte malgré l’absence des choses sensibles. À plus forte raison l’intelligence peut-elle comprendre sans retour sur les images.

3. Il n’y a pas d’images des réalités immatérielles ; car l’imagination ne dépasse pas le temps et le continu spatial. Si notre intelligence ne peut avoir d’activité sans recourir aux images, il s’ensuit donc qu’elle ne peut rien atteindre d’immatériel. Ce qui est évidemment faux, puisque nous connaissons par l’intelligence la vérité elle-même, et Dieu et les anges.

En sens contraire, le Philosophe affirme " L’âme ne perçoit intellectuellement rien sans image. "

Réponse : Notre intelligence, selon l’état de la vie présente où elle est unie à un corps passible, ne peut passer à l’acte sans recourir aux images. On le constate à deux signes. D’abord, étant une faculté qui n’emploie pas d’organe corporel, l’intelligence ne serait nullement entravée dans son activité par une lésion organique, si son activité même ne requérait pas l’exercice d’une faculté qui a besoin d’un organe. Or, tels sont le sens, l’imagination et toutes les puissances appartenant à l’âme sensible. Ce qui prouve clairement que pour exercer son activité, non seulement dans l’acquisition d’une science nouvelle, mais encore dans l’usage d’une science acquise, l’intelligence requiert l’acte de l’imagination et des autres facultés. Car nous le voyons : quand une lésion organique entrave soit l’acte de l’imagination chez les fous, soit l’acte de la mémoire chez les léthargiques, l’individu ne peut faire acte d’intelligence, même par rapport aux connaissances qu’il avait acquises auparavant. Ensuite, chacun peut l’observer en soi-même, lorsqu’on cherche à connaître intellectuellement quelque chose, on se forme par manière d’exemples des images dans lesquelles on regarde, pour ainsi dire, ce qu’on désire connaître. Également, quand nous voulons faire comprendre une chose à quelqu’un, nous lui donnons des exemples dont il puisse se former des images pour comprendre.

La raison en est que toute puissance connaissante est en proportion avec l’objet à connaître. Pour l’intelligence angélique, qui est absolument séparée de tout corps, l’objet propre est la substance intelligible, qui elle-même n’a pas de corps. Et c’est par de tels intelligibles que cette intelligence connaît les réalités matérielles. Pour l’intelligence humaine, qui est unie à un corps, l’objet propre est la quiddité ou nature qui existe dans une matière corporelle. Et c’est par les natures des choses visibles qu’elle s’élève même à une certaine connaissance des réalités invisibles. Or, par définition, cette nature sensible se trouve chez un individu qui ne peut exister sans matière corporelle. Ainsi, par définition, l’essence de la pierre existe en telle pierre, l’essence du cheval existe en tel cheval, et ainsi du reste. Par suite, la nature de la pierre, ou de quelque autre réalité matérielle, ne peut être parfaitement et vraiment connue que dans la mesure où on la connaît comme existant dans le particulier. Or nous connaissons celui-ci par le sens et par l’imagination. Donc, pour que l’intelligence connaisse en acte son objet propre, il est nécessaire qu’elle se tourne vers l’image afin de considérer l’essence universelle comme existant dans le particuliers. Si l’objet propre de l’intelligence était la forme séparée, ou si les natures des réalités sensibles ne subsistaient pas dans les êtres particuliers, comme le veulent les platoniciens, il ne serait pas nécessaire que notre intelligence ait toujours recours au phantasme pour comprendre.

Solutions : 1. Les espèces intelligibles, conservées dans l’intellect possible, s’y trouvent à l’état d’habitus quand on n’est pas en acte de pensée, nous l’avons dit précédemment. Pour connaître en acte, il ne suffit pas de la simple conservation des espèces, mais il faut que nous en fassions usage de la manière qui convient aux réalités dont elles sont les espèces, c’est-à-dire des natures existant en des êtres particuliers.

2. L’image est elle-même une ressemblance de la réalité particulière. Elle n’a donc pas besoin d’une autre ressemblance du particulier, comme l’intelligence en a besoin.

3. Les objets incorporels dont il n’y a pas d’images ne nous sont connus que par relation aux corps sensibles qui eux ont des images. Ainsi, nous atteignons la vérité en considérant la réalité qui est l’objet de notre réflexion ; nous connaissons Dieu comme cause, suivant Denys, et par passage à la limite, et par négation ; quant aux autres substances immatérielles, nous ne pouvons les connaître, en l’état de la vie présente, que par négation, ou par relation aux êtres corporels. C’est pourquoi, lorsque nous saisissons l’un de ces objets, nous devons recourir aux images des corps, bien que ces objets eux-mêmes n’aient pas d’images.

Article 8

Le jugement de l’intellect est-il empêché par la paralysie des facultés sensibles ?

Objections : 1. Il semble que non. Car le supérieur ne dépend pas de l’inférieur. Or, le jugement de l’intelligence est au-dessus de l’opération des sens.

2. Raisonner est un acte intellectuel. Or, dans le sommeil, le sens est réduit à l’inaction. Il arrive néanmoins qu’on raisonne en dormant. Le jugement de l’intelligence n’est donc pas entravé parce que l’action du sens est arrêtée.

En sens contraire, ce qui arrive de contraire aux bonnes mœurs, durant le sommeil, n’est pas imputable comme une faute, dit S. Augustin. Ce ne serait pas le cas si l’homme avait alors le libre usage de la raison et de l’intelligence. L’exercice de la raison est donc entravé par l’immobilisation du sens.

Réponse : L’objet propre de notre intelligence est, nous l’avons dit à l’article précédent, la nature de la réalité sensible. Or, on ne peut juger parfaitement d’une chose si l’on ne connaît tout ce qui s’y rapporte, et surtout si l’on ignore le terme et la fin du jugement. Selon Aristote " de même que l’œuvre est la fin de la science technique, de même la fin de la science de la nature est principalement le donné de la connaissance sensible ". L’artisan ne se préoccupe de connaître le couteau qu’en vue de son travail, pour fabriquer ce couteau particulier. Pareillement, l’homme des sciences de la nature ne cherche à connaître la nature de la pierre ou du cheval que pour savoir la définition des réalités perceptibles au sens. Il est évident que l’artisan ne pourrait juger parfaitement du couteau, s’il ignorait le travail qu’il fait ; ni l’homme de science, des réalités naturelles, s’il ignorait les choses sensibles. Or, tout ce que notre intelligence atteint, dans la vie présente, nous le connaissons par rapport à ces choses sensibles et naturelles. Nous ne pouvons donc avoir de jugement intellectuel parfait lorsque le sens, qui nous fait connaître les réalités sensibles, est empêché d’agir.

Solutions : 1. L’intelligence est supérieure au sens ; elle dépend cependant de lui d’une certaine façon. Ses objets immédiats et principaux ont leur origine dans le sensible. Il est donc inévitable que le jugement de l’intelligence soit empêché par l’inactivité du sens.

2. Le sens est lié chez le dormeur en raison de certaines évaporations, de vapeurs qui se dissipent, comme il est dit au livre Du Sommeil. Aussi, selon l’état de ces vapeurs, le sens se trouve-t-il plus ou moins lié. Quand il y a un grand mouvement de vapeurs, non seulement le sens est lié, mais l’imagination aussi, et alors il n’y a plus de représentation d’images ; surtout lorsqu’on s’endort après un repas copieux. Quand le mouvement des vapeurs est plus lent, il y a bien des images, mais déformées et sans ordre ; par exemple chez les fiévreux. Et si le mouvement est encore plus calme, on a des images ordonnées ; cela se produit surtout vers la fin du sommeil, et chez les hommes sobres et doués d’une forte imagination. Si le mouvement est faible, non seulement l’imagination se trouve libre, mais même le sens commun est particulièrement libéré ; à ce point qu’on juge parfois en dormant que ce qu’on voit est un rêve, comme si l’on discernait entre les réalités et leurs images. Cependant, le sens commun reste quelque peu lié ; tout en discernant entre certaines images et les réalités, il se trompe toujours sur quelques-unes de ces images. - Donc, dans la mesure où le sens et l’imagination demeurent libres dans le sommeil, le jugement de l’intelligence a son libre exercice, mais non pas totalement. Par suite, ceux qui raisonnent en dormant reconnaissent toujours au réveil qu’ils ont fait quelque erreur.