Le Saint Rosaire
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Livre Premier

CONSEILS POUR LA VIE SPIRITUELLE

Chapitre 1

IMITATION DE JÉSUS CHRIST
ET MÉPRIS DES VANITÉS DU MONDE

1. Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres (Jean 8,12). Ce sont là des paroles de Jésus Christ, paroles par lesquelles il nous exhorte à imiter sa vie et sa conduite si nous voulons trouver la véritable lumière et ne pas tomber dans l'aveuglement des passions.
Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus Christ.

2. La doctrine de Jésus Christ est plus haute que tous les enseignements des saints, et celui qui possède l'esprit du Christ y trouve une manne cachée.
Mais il arrive que bien des hommes qui entendent souvent l'évangile ne sentent en eux qu'un médiocre désir de perfection: c'est parce qu'ils ne possèdent pas l'esprit du Christ.
Qui veut comprendre et se pénétrer pleinement des paroles du Christ doit conformer toute sa vie à la sienne.

3. A quoi bon des discussions théologiques sur la Trinité, si tu manques d'humilité et que par là, tu déplais à la Trinité? Non, ce ne sont pas les discours savants qui élèvent l'âme, mais une vie vertueuse et agréable à Dieu.
J'aime mieux avoir la componction que d'en savoir la définition. Car, même si tu savais par cœur toute la Bible et toutes les sentences des philosophes, à quoi te servirait tout cela sans l'amour et sans la grâce de Dieu?
Vanité des vanités; tout n'est que vanité (Eccl. 1,2), hormis l'amour de Dieu et son divin service.
La plus haute sagesse est d'aspirer au royaume des cieux en ne se souciant pas des vanités du monde.

4. Qu'il est donc vain d'amasser des richesses éphémères et de s'y attacher!
Qu'il est vain d'aspirer aux honneurs et aux situations élevées!

Vain de suivre les désirs de la chair, qui n'apporteront qu'un sévère châtiment!
Vain de souhaiter une longue vie et de ne pas se soucier de bien vivre!
Vain de ne penser qu'aux moments présents, sans souci de la vie future!
Vain enfin de se consacrer à ce qui passe si vite, et de ne pas se hâter vers le lieu de la joie éternelle!

5. Rappelle-toi souvent ce proverbe: L'œil n'est jamais rassasié de voir, ni l'oreille d'entendre (Eccl. 1,8).
Cherche donc à te détacher de l'amour des choses matérielles pour te porter tout entier vers la vie spirituelle. Car ceux qui suivent l'attrait du monde se privent de la grâce de Dieu.

Chapitre 2

SAVOIR SE JUGER AVEC HUMILITÉ

1. Tout homme a une soif naturelle de connaissance; mais que vaut la science en face de la crainte de Dieu? Un pauvre ignorant qui sert Dieu est plus utile aux yeux de son Maître qu'un savant rempli d'orgueil.
Celui qui se connaît bien ne s'estime pas au-dessus de ses semblables et n'aime pas à s'entendre louer.
Même si toute la science du fionde m'appartenait, mais que l'esprit de charité ne se trouve pas en moi, à quoi cela me servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes actes?

2. Il faut refréner un trop grand désir de savoir; c'est là une source de dispersion et de déception.
Les savants veulent souvent paraître et passer pour sages. Or, il y a tant de choses dont la connaissance n'est d'aucune utilité pour l'âme, et bien insensé est celui qui se passionne pour autre chose que ce qui concourt à son salut.
L'âme ne se nourrit pas de mots, mais une vie vertueuse et une conscience pure donnent un esprit confiant en Dieu.

3. Plus ta science sera vaste et profonde, et plus tu seras jugé sévèrement si tu ne vis pas selon la loi du Christ.
Ne tire vanité d'aucun art et d'aucune science, mais crains plutôt à cause de ces dons que tu as reçus.
Si tu crois savoir et comprendre beaucoup de choses, sache que tu en ignores encore davantage.
Ne t'enorgueillis pas (Rom. 11,20): avoue plutôt ton ignorance.
Comment peux-tu te juger supérieur à quelqu'un, tandis que tant d'autres sont plus savants et plus instruits que toi de la volonté de Dieu?
Si tu veux apprendre et connaître quelque chose d'utile, cherche à te faire ignorer et à ne pas compter aux yeux du monde.

4) Se connaître soi-même et parvenir à s'oublier totalement, tout en respectant autrui: voilà la véritable sagesse.
Même si tu vois quelqu'un commettre un péché ou un crime, ne te crois pas meilleur que lui, car tu ignores de quoi tu es capable.
Nous sommes tous fragiles, mais chacun doit se dire qu'il est le plus fragile de tous.

Chapitre 3

L'ENSEIGNEMENT DE LA VÉRITÉ

1. Heureux celui que la Vérité instruit directement, au-delà des images et des paroles oiseuses.
Nos pensées et nos sentiments nous trompent souvent en nous masquant la vérité.
A quoi servent les discussions subtiles sur des choses cachées et obscures, que Dieu, au moment de notre jugement, ne nous reprochera pas d'avoir ignorées?
C'est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire pour se consacrer à des problèmes inutiles et dangereux pour la foi. On pourrait dire: Nous avons des yeux et nous ne voyons pas! (Ps. 113,5).

2. Que nous importe ce qu'on dit sur la nature des choses. Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de tout cela.
Le Verbe unique éclaire tout et tout en lui s'éclaire. Il est le Principe, et c'est lui qui parle en dedans de nous (Jean 8,25). Sans lui, nulle intelligence ne peut exister, nul jugement ne peut être porté.
Celui qui unifie sa vie et ramène tout à l'unité dans le Verbe unique ne connaîtra pas l'incertitude, et son cœur peut paisiblement demeurer en Dieu.
O Vérité, qui êtes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour éternel.
Souvent, j'éprouve un grand ennui à force de lire ou d'entendre parler: en vous seul résident tous mes désirs.
Que tout se taise devant vous; que votre seule voix me parle.

3) Plus on se recueille en soi-même en se dégageant des choses extérieures, plus l'esprit s'ouvre et s'élève sans peine, parce qu'on reçoit d'en haut la lumière de l'intelligence.
Une âme pure, simple et ferme n'est jamais distraite au milieu même de nombreuses occupations, parce qu'elle rapporte tout à la gioire de Dieu; et parce qu'elle possède la tranquillité, elle ne se recherche en rien.
Qu'est-ce qui te trouble et te fatigue si ce n'est les élans désordonnés de ton cœur?
L'homme juste et pieux dispose intérieurement les actes qu'il doit exécuter. Il ne se laisse pas entraîner par une inclination mauvaise, mais il règle tout selon une raison droite.
Qui soutient un plus rude combat que celui qui travaille à se vaincre? C'est là pourtant ce qui devrait nous occuper le plus: devenir chaque jour plus forts et accomplir chaque jour quelques progrès vers le bien.

4. La perfection dans cette vie ne peut jamais être absolue et nous ne voyons qu'à travers une certaine obscurité.
L'examen sévère de son âme mène plus sûrement à Dieu que les recherches de la science; non qu'il faille blâmer la science, ni la connaissance des choses, car elles sont dans l'ordre voulu par Dieu; mais on doit toujours leur préférer une bonne conscience et une vie vertueuse. Parce que certains ont un plus grand souci de s'instruire que de bien vivre, ils s'égarent souvent et ne retirent que peu de fruits de leur travail.

5. S'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour progresser dans la vertu qu'à soulever des questions, il y aurait moins de scandales dans le peuple, moins de relâchement dans les maisons religieuses.
Au jour du jugement, on ne nous demandera pas de rendre compte de ce que nous avons lu, mais de ce que nous avons fait; ni si nous avons bien parlé, mais si nous avons bien vécu.
Dis-moi, où sont maintenant ces hommes illustres que tu as connus de leur vivant et qui brillaient dans leur science? D'autres occupent à présent leur place, et je doute qu'ils pensent à eux. Vivants, ils paraissaient être quelqu'un, et maintenant le silence est fait sur eux.

6. Oh! que la gloire du monde passe vite! Si seulement la beauté de leur vie avait répondu à la profondeur de leur science, alors, ils n'auraient pas lu et étudié en vain.
Combien d'hommes se perdent par l'oubli du service de Dieu! Et parce qu'ils aiment mieux paraître grands que d'être humbles, ils s'évanouissent dans leurs pensées (Rom. 1,21).
Celui dont le cœur est charitable, celui-là est vraiment grand.
Celui qui, pour gagner Jésus-Christ, regarde comme fumier toutes les choses de la terre (Philip. 3,8), celui-là est vraiment sage.
Celui qui fait la volonté de Dieu et renonce à la sienne, celui-là possède la véritable science.

Chapitre 4

LA PRUDENCE DANS LES ACTES

1. Il ne faut pas croire n'importe quoi, ni obéir à la première impulsion, mais peser chaque chose devant Dieu, avec prudence et patience.
Hélas! nous sommes si faibles que nous croyons plus facilement au mal qu'au bien quand il s'agit des autres et que c'est encore le mal que nous répandons le plus facilement à leur sujet. Mais l'homme sage n'accepte pas pour vrai tout ce qu'il entend, parce qu'il sait que la nature humaine est portée au mal et que l'on pèche souvent en paroles.

2. C'est une grande sagesse que de ne pas agir avec précipitation, et de ne pas rester attaché obstinément à ses propres opinions.
Cherche conseil auprès d'un homme à la conscience droite et cherche à t'instruire par ses avis plutôt que de suivre tes propres idées. Une telle vie te procurera la sagesse selon Dieu et te donnera l'expérience en beaucoup de domaines.
Plus l'on offrira à Dieu humilité et soumission, plus l'on recevra sagesse et paix en toutes choses.

Chapitre 5

COMMENT LIRE L'ÉCRITURE SAINTE

1. Dans l'Ecriture sainte, c'est la vérité qu'il faut chercher, non l'éloquence.
Toute l'Ecriture doit être lue dans le même esprit qui l'a dictée: nous devons y chercher l'utilité plutôt que la finesse de style.
Ne t'arrête pas à considérer la valeur de l'écrivain, ni son degré d'instruction, mais lis par seul amour de la vérité.
Ne te demande pas qui a prononcé telles ou telles paroles, mais médite plutôt sur ces paroles.

2. Les hommes passent, mais la vérité du Seigneur demeure à jamais (Ps. 116,2).
Dieu nous parle de diverses manières, sans distinguer entre les voix par lesquelles il se fait entendre.
La curiosité nous nuit souvent dans la lecture de l'Ecriture sainte, parce que nous voulons tout comprendre et discuter là où il ne faut que lire et accepter.
Si tu veux en tirer quelque profit, lis humblement, simplement, fidèlement, et ne cherche jamais à passer pour savant.
Aime à interroger et à écouter les paroles des saints en silence, et ne méprise pas les sentences des anciens, car ce n'est pas sans raison qu'elles sont venues jusqu'à nous.

Chapitre 6

AFFECTIONS DÉRÉGLÉES

1. Chaque fois qu'un homme commence à désirer quelque chose hors de l'ordre divin, aussitôt il sent l'inquiétude s'installer en lui.
L'orgueilleux et l'avare n'ont jamais de repos; le pauvre et l'humble en esprit jouissent d'une grande paix (Ps. 36,11).
L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même est facilement tenté et il succombe dans les plus petites choses. Celui qui est faible en esprit, qui est encore charnel et attiré vers les choses sensibles, s'arrache difficilement aux désirs terrestres. C'est pourquoi, lorsqu'il essaie de le faire, il éprouve de la tristesse, et toute résistance l'irrite.

2. Dès qu'il a obtenu ce qu'il convoitait, le remords commence à peser sur sa conscience, parce qu'il a obéi à sa passion et qu'il s'est par là écarté de la paix qu'il cherchait.
C'est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu'on trouve la vraie paix du cœur. Cette paix est le partage de celui qui vit selon l'esprit et non selon la chair.

Chapitre 7

ORGUEIL ET VAINES ESPÉRANCES

1. Quel insensé, celui qui place toute son espérance dans les créatures mortelles!
N'aie pas honte de servir les autres pour l'amour de Jésus Christ et de paraître pauvre en ce monde.
Ne t'appule pas sur toi-même, mais place ton espérance en Dieu seul.
Fais ce que tu peux, et Dieu viendra en aide à ta bonne volonté.
Ne te fie pas à tes propres connaissances, ni à l'habileté des hommes, mais compte plutôt sur la grâce de Dieu: elle relève les humbles et humilie les présomptueux.

2. Ne te vante pas de tes richesses, si tu en as, ni de tes amis parce qu'ils sont puissants, mais glorifie Dieu qui donne tout, et qui, par-dessus tout, désire encore se donner lui-même.
Ne te montre pas trop fier de la force ou de la beauté de ton corps, qui peut disparaître à tout moment.
Ne parle pas avec trop de complaisance de ton adresse ni de tes talents, si tu ne veux pas offenser Dieu, de qui tu tiens tous les dons naturels.

3. Ne t'estime pas meilleur que les autres, de crainte que tu ne paraisses pire aux yeux de Dieu, qui voit au fond des âmes.
Ne tire pas orgueil de tes bonnes œuvres, car les jugements de Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui leur plaît à eux, souvent lui déplaît.
S'il se trouve en toi quelques qualités, persuade-toi qu'il y en a davantage chez les autres, afin de te conserver dans l'humilité.
Si tu te mets après tous les autres, cela ne te fera aucun mal; cela t'en fera beaucoup de te préférer, ne fût-ce qu'à un seul.
Une paix inaltérable remplit le cœur de l'homme humble; la rancune et la colère empoisonnent celui de l'homme orgueilleux.

Chapitre 8

ÉVITER LA TROP GRANDE FAMILIARITÉ

1. N'ouvre pas ton cœur au premier venu (Eccli. 8,19), mais confie-toi à un homme sage et craignant Dieu.
Sois réservé avec les jeunes et avec les personnes inconnues.
Ne flatte pas les riches et ne cherche pas à être reçu chez les grands. Recherche plutôt la compagnie des gens simples et de bonne conduite, et entretiens-toi avec eux de sujets enrichissants.
N'aie d'intimité avec aucune personne de l'autre sexe. Fuis la popularité parmi les hommes et tâche seulement d'entrer dans le cercle des familiers de Dieu.

2. Il ne faut pas confondre la charité avec la familiarité.
Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités, alors même que nous commençons à leur déplaire par les défauts qu'ils découvrent en nous.

Chapitre 9

OBÉISSANCE ET SOUMISSION

1. C'est une grande chose que de vivre dans l'obéissance, dominé par la volonté d'un supérieur, et de ne pas dépendre uniquement de soi-même.
Il est bien moins risqué d'obéir que de commander.
Beaucoup obéissent plutôt par nécessité que par amour; ceux-là ne sont pas heureux et se plaignent souvent. Iis n'atteindront jamais à la liberté d'esprit, à moins qu'ils ne se soumettent de tout cœur et pour plaire à Dieu.
Va ici ou là: tu ne trouveras la paix que dans une humble soumission au gouvernement du supérieur. Le désir du voyage et du changement en a trompé beaucoup.

2. Il est vrai que l'on aime agir à sa guise et se rapprocher plus volontiers de ceux qui ont la même mentalité que soi. Mais si nous voulons que Dieu reste au milieu de nous, il nous faut quelquefois renoncer à notre opinion pour sauvegarder la paix.
Qui peut se prétendre parfaitement éclairé en toutes choses? Ne te fie donc pas trop à ton propre jugement, mais écoute avec attention les opinions des autres.
Si ton avis te semble juste et que tu doives le sacrifier pour l'amour de Dieu à celui d'un autre, tu n'en tireras qu'un plus grand profit.

3. J'ai souvent entendu dire qu'il vaut mieux recevoir des conseils qu'en donner.
Il peut aussi arriver que deux opinions se valent; mais ne pas vouloir céder aux autres lorsque la raison ou les circonstances l'exigent, c'est le fait d'un esprit orgueilleux et opiniâtre.

Chapitre 10

ÉVITER LES ENTRETIENS INUTILES

1. Evite autant que possible la vaine agitation des hommes; car le soin que tu prendras aux affaires du monde, si bien intentionné que tu sois, sera un obstacle dans ton cheminement vers la perfection. Bientôt, la vanité souillera ton âme et s'en emparera.
D'où vient notre goût pour la conversation et le bavardage alors que nous nous retirons si rarement dans le silence de notre conscience? C'est que, dans ces entretiens, nous cherchons réconfort mutuel et un soulagement à notre fatigue et que nous nous plaisons à parler de nos projets, de nos désirs, ou au contraire de nos contrariétés.

2. Hélas! c'est bien souvent une tentative inutile, car le réconfort extérieur est un grand obstacle à celui que Dieu nous apporte intérieurement. Il faut donc veiller et prier, afin de ne pas perdre inutilement notre temps.
Cependant, un échange de vues spirituelles entre personnes unies en Dieu et animées d'un même esprit peut aider beaucoup à progresser.

Chapitre 11

POUR GAGNER LA PAIX
ET PROGRESSER VERS LE BIEN

1. Nous pourrions jouir d'une grande paix, si nous voulions ne pas nous mêler de ce que disent et de ce que font les autres.
Comment un homme peut-il vivre en paix s'il cherche toujours à s'immiscer dans les affaires d'autrui, à se dépenser au-dehors, sans se ménager des temps de recueillement?
Heureux les simples: ils jouiront d'une grande paix.

2. Comment certains saints se sont-ils élevés à un si haut degré de vertu et de contemplation? Ils se sont seulement appliqués à mortifier tous leurs désirs terrestres, parvenant ainsi à s'unir à Dieu de tout leur cœur, dégagés de toute préoccupation égoïste. Mais nous sommes trop possédés par nos passions et trop tourmentés par des besoins passagers.
Il est rare que nous venions à bout d'un seul défaut. Le souci d'un progrès quotidien ne nous enfiamme pas; et ainsi, nous restons froids ou tièdes.

3. Si nous étions tout à fait morts à nous-mêmes et libérés de nos attaches, alors nous pourrions aussi nous élever vers la joie de la contemplation; mais nous sommes trop asservis à nos passions et à nos convoitises pour pouvoir marcher sur les traces des saints. Et puis, nous voilà aussitôt découragés dès que se présente sur notre route le premier obstacle.

4. Si nous demeurions comme des hommes forts, toujours prêts au combat, nous recevrions certainement le secours de Dieu, car il est toujour prêt à aider ceux qui luttent et espèrent en sa grâce; et c'est lui qui nous offre les occasions de combattre, afin de nous donner la victoire.
Si nous comptons uniquement sur les observances extérieures pour accomplir un progrès spirituel, notre piété risque d'être de courte durée.
C'est à la racine qu'il faut mettre la cognée, afin que, dégagés de nos passions, nous possédions notre esprit dans la paix.

5. Si nous pouvions, chaque année, nous débarrasser d'un seul défaut, nous serions bientôt parfaits. Mais, au contraire, nous devons avouer que nous étions meilleurs et que notre conduite était plus pure au commencement de notre vie spirituelle qu'après plusieurs années de pratique.
Nous devrions croître chaque jour en sagesse et en vertu; or, on estime que c'est un grand bonheur que d'avoir réussi à conserver une partie de sa ferveur première. Il suffirait pourtant de se faire un peu violence au début, et ensuite, tout deviendrait aisé et plaisant.

6. Il est dur de rompre avec des habitudes, mais il est plus dur encore de faire plier sa propre volonté. Si tu n'arrives pas maintenant à vaincre les petites difficultés, comment résisteras-tu plus tard aux tentations?
Renonce donc le plus tôt possible à tes mauvais penchants et à tes mauvaises habitudes, car elles t'entraîneraient peu à peu dans des chemins dangereux.
Oh! si tu savais quelle paix t'apporterait une vie exemplaire, et quelle joie ce serait pour les autres, alors certainement tu t'efforcerais d'accomplir des progrès spirituels.

Chapitre 12

UTILITÉ DE L'ADVERSITÉ

1. Il est bon d'éprouver parfois des ennuis et des contrariétés, parce qu'elles rappellent à l'homme sa véritable condition en lui faisant sentir qu'il est en exil sur la terre et qu'il ne doit mettre son espérance en aucune chose de ce monde.
Il nous est plus profitable de souffrir quelquefois des contradictions, ou de savoir que l'on a mauvaise opinion de nous, même si nos intentions et nos actions sont bonnes; cela sert à nous rendre modestes et à nous préserver de la vanité. Et nous mettons plus d'empressement à nous rapprocher de Dieu, qui voit dans le secret, quand les hommes nous rabaissent et nous tiennent en peu d'estime.

2. Chacun devrait s'affermir en Dieu jusqu'à ce qu'il puisse se passer de tout réconfort humain.
Lorsqu'un homme de bonne volonté est troublé, tenté, affligé de mauvaises pensées, il comprend mieux combien Dieu lui est nécessaire, et combien son aide lui est indispensable. Alors il s'attriste, il gémit, et sa souffrance fait naître en lui le besoin de prier; sa vie désormais lui pèse et il souhaite la mort, afin que, délivré de ses liens, il soit avec le Christ (Philip. 1,23). Et c'est ainsi qu'il comprend que la complète sécurité et la paix parfaite ne sont pas de ce monde.

Chapitre 13

IL FAUT VAINCRE LES TENTATIONS

1. Nous ne pouvons manquer de rencontrer la souffrance et la tentation durant notre existence terrestre. C'est pourquoi on lit dans le livre de Job: Une tentation, telle est la vie de l'homme sur la terre (Job 7,1).
Nous devrions donc toujours rester en alerte contre les tentations qui nous assiègent, veiller et prier pour ne pas donner prise aux attaques du démon, qui ne dort jamais et qui tourne de tous côtés, cherchant qui dévorer (1 Pierre 5,8). Personne n'est si parfait et si saint qu'il n'ait parfois des tentations; jamais, nous n'en serons complètement délivrés.

2. Toutes mauvaises qu'elles soient, les tentations ont souvent leur utilité pour l'homme qu'elles éprouvent: elles l'humilient, le purifient et l'instruisent.
Tous les saints ont subi beaucoup de tentations et de douleurs, et c'est parce qu'ils ont su les vaincre qu'ils se sont sanctifiés, alors que ceux qui ont défailli sur la route du salut se sont vus rejetés.
Il n'y a pas d'Ordre si saint ni de lieu si retiré que l'on n'y trouve encore des tentations.

3. Tant qu'il vit, l'homme n'est jamais entièrement à l'abri du mal, car il en porte le germe en lui depuis sa naissance. Une tentation ou une épreuve viennent-elles de s'apaiser? Il en survient d'autres, et nous avons ainsi toujours une peine à endurer parce que nous n'avions pas mérité de conserver notre félicité primitive.
Certains cherchent à fuir pour n'être pas tentés, et ils tombent dans des tentations encore plus grandes. Il ne suffit pas de fuir pour vaincre; c'est seulement la patience et la véritable humilité qui peuvent nous rendre plus forts que tous nos ennemis.

4. Celui qui cherche à éviter les occasions extérieures sans arracher de son cœur la racine du mal n'accomplira que peu de progrès; bientôt, les tentations reviendront à la charge et le harcèleront davantage.
Tu triompherais plus sûrement par l'exercice d'une longue patience et avec l'aide de Dieu, que par un sursaut violent, mais éphémère.
Prends souvent conseil d'autrui quand tu te sens faiblir, et ne te montre pas dur envers ceux qui sont tentés, mais aide-les comme tu voudrais toi-même être aidé.

5. La source de toutes les tentations, c'est le manque de fermeté de l'esprit et le défaut de confiance en Dieu. Comme un vaisseau sans gouvernail ballotté çà et là par les flots, ainsi l'homme inconstant abandonne ses résolutions et se trouve assailli par des tentations diverses.
De même que le feu éprouve le fer (Eccli. 31,26), de même la tentation éprouve l'homme juste. Souvent, nous ne connaissons pas la limite de nos forces; eh bien, justement, elle nous est révélée par la tentation.

Il faut surtout se montrer vigilant au début de la tentation, car on triomphe bien plus facilement de l'ennemi si on ne le laisse pas pénétrer dans son âme, et si on le repousse à l'instant même où il se présente. C'est ce qui a fait dire à un poète antique: "Arrêtez le mal dès son origine; le remède vient trop tard, quand le mal s'est accru par de longs délais" (Ovide).

D'abord c'est une simple pensée qui s'offre à l'esprit, puis une représentation plus complexe; ensuite, on se laisse aller à la complaisance et le consentement au mal en résultera tôt ou tard. Ainsi, peu à peu, l'ennemi envahit l'àme tout entière lorsqu'on ne lui résiste pas tout de suite. Plus on met de retard et de mollesse à le repousser, plus on s'affaiblit, et plus l'ennemi au contraire prend de vigueur.

6. Certains supportent les tentations les plus violentes au début de leur conversion, d'autres à la fin; il en est qui en souffrent presque toute leur vie. Si plusieurs ne sont tentés que légèrement, c'est selon les desseins de la sagesse et justice de Dieu, qui pèse les conditions et les mérites des hommes et ordonne toutes choses pour le bien de ses élus.

7. Ne désespérons pas au moment où se présente la tentation, mais prions Dieu avec plus de ferveur, afin qu'il daigne nous soutenir dans toutes nos épreuves car, selon la parole de saint Paul, Il nous donnera, avec la tentation, le moyen de la surmonter et d'en tirer avantage (1 Cor. 10,13).
Humilions nos âmes sous la main de Dieu (1 Pierre 5,6) dans toutes nos tentations et afflictions; il sauvera les humbles d'esprit et les élèvera.

8. Les tentations et les épreuves permettent de mesurer le progrès réalisé par un homme; elles accroissent le mérite et font resplendir davantage la vertu.
Ce n'est pas grand-chose qu'un homme soit pieux et fervent quand rien n'éprouve son âme; mais qu'au temps de l'adversité il supporte tout avec patience, voilà qui promet de grands espoirs.

Certains savent parfois surmonter de grandes tentations et puis succombent tous les jours aux petites: c'est afin que, constatant par là leur faiblesse, ils ne présument jamais de leurs forces dans des combats plus durs.

Chapitre 14

LES JUGEMENTS TÉMÉRAIRES

1. Tournez vos regards en vous-mêmes et gardez-vous de juger les actions des autres. A juger les autres, on perd son temps, on se trompe le plus souvent et on commet de graves péchés; s'examiner et se juger soi-même est toujours une chose fructueuse.
D'habitude, nous jugeons une chose non pas sur ce qu'elle est, mais selon ce que nous désirons qu'elle soit, car l'amour-propre fausse notre jugement.
Si nous n'avions jamais devant les yeux que Dieu seul, nous serions moins troublés quand on s'oppose à notre façon de voir.

2. Souvent, les circonstances extérieures viennent au-devant d'un secret désir qui est en nous et nous entraînent. C'est pour cela que beaucoup se recherchent eux-mêmes à travers leurs actes inconsciemment. On les prendrait pour des gens ayant gagné la véritable paix quand tout va selon leur volonté et leurs désirs; mais dès qu'ils éprouvent quelques contradictions, aussitôt ils se troublent et s'attristent.
La différence de tempérament et d'opinion cause souvent des discordes entre amis et concitoyens, et même entre religieux et personnes spirituelles.

3. On quitte difficilement une vieille habitude, et nul ne se laisse volontiers conduire au-delà de ses façons de voir.
Si tu t'appuies plus sur des raisonnements que sur la force intérieure de Jésus Christ, tu arriveras difficilement à comprendre les choses spirituelles, car Dieu veut que nous lui soyons parfaitement soumis, et que nous nous élevions au-dessus de tout par un ardent amour.

Chapitre 15

LES ŒUVRES DE CHARITÉ

1. Au nom d'aucun principe, au nom d'aucune personne, on ne doit commettre le moindre mal; mais pour rendre service à qui en a besoin, on peut interrompre une action bonne et la remplacer par une meilleure. Ainsi notre œuvre n'en est que plus excellente.
Sans la charité, toute activité se révèle inutile. Au contraire, tout ce qui se fait par charité, depuis la plus petite et plus insignifiante action, produit des fruits abondants; car Dieu apprécie davantage l'intention et l'amour qui pousse à agir, que l'importance de l'action elle-même.

2. Celui qui aime beaucoup construit une œuvre solide, de même que celui qui accomplit ses tâches de tout son cœur, et celui qui sert les autres plus que lui-même.
Souvent ce qu'on croit charité n'est que convoitise, car les mauvais penchants, la volonté propre, l'espoir de la récompense ou l'amour des commodités nous quittent rarement.
Celui qui possède une charité profonde et parfaite ne recherche rien pour lui-même; son unique désir est de faire briller la gloire de Dieu en toute chose. Il n'est jaloux de personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur particulière; il ne poursuit aucune joie égoïste, et ce n'est pas en lui-même qu'il cherche son bonheur, mais en Dieu seul, au-dessus de tout autre bien.
Il ne s'attribue aucun mérite: il rapporte tout à Dieu, de qui tout vient comme d'une source.
Oh! celui qui posséderait une étincelle de la vraie charité, comme il sentirait l'absolue vanité de toutes les préoccupations humaines!

Chapitre 16

SUPPORTER LES DÉFAUTS D'AUTRUI

1. Ce que l'homme ne peut corriger chez lui ou chez les autres, il doit le supporter avec patience, jusqu'à ce que Dieu en dispose autrement.
Songe qu'il est sans doute souhaitable qu'il en soit ainsi afin d'éprouver ta patience, sans laquelle tes mérites sont peu de chose. Tu dois cependant prier Dieu de t'aider à vaincre les obstacles ou à les supporter avec résignation.

2. Si tes avertissements n'ont pas gagné ton prochain, ne conteste plus, mais remets tout à Dieu, afin que sa volonté et sa gloire soient accomplies dans tous ses serviteurs: il peut changer le mal en bien.
Tâche de supporter patiemment les défauts d'autrui, quels qu'ils soient, parce que toi aussi, tu as beaucoup d'imperfections que les autres doivent supporter.
Si tu ne peux même pas te transformer toi-même comme tu le voudrais, comment pourrais-tu alors transformer les autres à ton gré? Nous désirons la perfection pour nos frères alors que nous ne corrigeons pas nos propres défauts.

3. Nous aimons que les autres soient sévèrement repris, et nous ne supportons pas les réprimandes.
Nous sommes mécontents de voir les autres jouir d'une trop grande liberté, et nous n'admettons pas de voir nos désirs repoussés.
Nous voulons enfermer les autres dans des règlements, et nous ne souffrons pas la moindre contrainte pour nous-mêmes.
Cela prouve combien il est rare de savoir appliquer la même mesure à soi qu'à son prochain.
Si tout le monde était parfait, qu'aurions-nous à offrir à Dieu?

4. Or, Dieu l'a voulu ainsi, afin que nous apprenions à porter le fardeau les uns des autres (Ep. aux Gal. 6,2), car personne n'est sans défauts, nul ne se suffit à soi-même, nul n'est assez sage pour se diriger seul; il faut nous supporter, nous réconforter, nous aider, nous instruire, nous avertir les uns les autres.
C'est dans l'adversité que l'on discerne le plus clairement la vertu d'un homme, car c'est là qu'il se montre sous son vrai jour.

Chapitre 17

LA VIE RELIGIEUSE

1. Il faut que tu apprennes à renoncer à toi-même en toutes choses si tu veux faire régner la paix entre toi et ceux avec qui tu vis.
Il est très difficile de vivre dans un monastère ou dans une communauté sans jamais se plaindre et d'y persévérer fidèlement jusqu'à la mort.

Heureux celui qui a su y vivre selon sa conscience et bien y terminer ses jours.
Si tu veux y rester avec profit, considère-toi comme un pèlerin sur la terre.
Si tu veux vivre en religieux, il te faut aimer Jésus Christ par-dessus tout.

2. Ce ne sont pas les signes extérieurs de la consécration, c'est le changement des mœurs et la totale mortification des passions qui font le vrai religieux.
Celui qui cherche autre chose que Dieu seul et le salut de son âme ne trouvera que déchirement et douleur.
Celui qui ne s'efforce pas de se tenir à la dernière place et de rester soumis à tous, celui-là ne saurait non plus demeurer longtemps en paix.

3. C'est pour obéir que tu es venu en ce lieu, et non pour commander.
Sache que tu es appelé à travailler et à servir et non à mener une vie tranquille et oisive.
Ici donc, les hommes sont éprouvés comme l'or dans la fournaise. Ici, nul ne peut demeurer s'il ne veut s'humilier jusqu'au plus profond de son cœur au service de Dieu.

Chapitre 18

LES EXEMPLES DES SAINTS

1. Considère les exemples vivants des saints, par qui se manifestaient la vraie perfection, la vraie vie religieuse, et tu verras de quel néant est faite notre existence. Qu'est-ce que notre vie comparée à la leur? Les saints et les amis de Jésus Christ ont servi Dieu dans la faim et la soif, dans le froid et la nudité, dans le travail et la fatigue, dans les veilles et les jeûnes, dans les prières et les méditations, à travers une infinité de persécutions et de tourments.

2. Oh! quels obstacles ont rencontrés les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les vierges et tous ceux qui ont voulu suivre les traces de Jésus Christ ! Ils ont haï leur âme en ce monde pour la posséder dans la vie éternelle (Jean 12,25).
Quelle vie de renoncement et d'austérité que celle des saints Pères du désert ! Que de cruelles tentations ils ont dû repousser! Quelle ardeur dans leurs prières à Dieu! Quelle rigueur dans le jeûne, quel zèle pour leur progrès spirituel, quelle lutte incessante pour vaincre leurs défauts, quelles intentions pures et droites toujours dirigées vers le Seigneur!
Ils travaillaient pendant le jour et passaient la nuit en prières, et même durant le travail, ils ne cessaient pas de prier dans le fond de leur cœur.

3. Tout leur temps trouvait un emploi utile. Les heures qu'ils donnaient à Dieu leur semblaient courtes, et la douceur de la contemplation leur faisait oublier le besoin même de se nourrir.
Ils avaient renoncé aux richesses, aux dignités, aux honneurs, à leurs amis, à leurs parents; ils ne voulaient rien posséder en ce monde; ils prenaient à peine ce qui était nécessaire pour la vie. Donner à leur corps les soins indispensables était pour eux une affliction.

Ils étaient pauvres de biens terrestres, mais riches en esprit. En apparence, ils étaient dénués de tout, mais Dieu leur accordait le réconfort de sa grâce.

4. Etrangers au monde, ils étaient les amis et les familiers de Dieu. Indignes à leurs propres yeux et méprisés aux yeux du monde, ils étaient chers et précieux aux yeux de Dieu.
Ils vivaient dans une sincère humilité, dans l'obéissance, la charité et la patience. Chaque jour, ils progressaient sur le chemin de la perfection spirituelle et recevaient de Dieu seul leur récompense.

Les saints ont été donnés en exemple à tous les religieux; ils doivent nous porter à l'avancement plus que la multitude des tièdes ne nous porte au relâchement.

5. Oh! la ferveur de tous les religieux dans les débuts de leur institution! Quelle ardeur dans leur prière, quelle émulation dans la vertu, quels respect et obéissance sous la règle de leur maître!
Les témoignages qui nous restent de leur vie attestent encore la sainteté et la perfection de ces hommes qui, par leur lutte généreuse, foulèrent aux pieds l'orgueil du monde.

Aujourd'hui, on compte pour beaucoup qu'un religieux s'attache à respecter le plus possible la Règle de son Ordre et qu'il porte patiemment le joug dont il s'est chargé.

6. Combien notre âme est négligente! Quand la lassitude et le découragement l'envahissent, elle ne leur oppose aucune résistance.
Plût à Dieu que devant l'exemple d'hommes vraiment donnés, tu ne laisses pas s'assoupir en toi le désir de t'améliorer!

Chapitre 19

LES EXERCICES DU CHRÉTIEN

1. La vie d'un vrai chrétien doit être une recherche continue de la vertu, afin qu'il soit intérieurement tel qu'il paraît devant les hommes. Et même, il doit être encore plus parfait au-dedans qu'il ne le semble au-dehors, car il est sous le regard de Dieu qui voit tout; ce Dieu que nous devons révérer profondément et supplier de nous accompagner sur notre route.
Chaque jour, nous prendrons de nouvelles résolutions, comme si notre conversion commençait à l'instant même, et nous répéterons: "Seigneur mon Dieu, aide-moi dans ma ferme résolution de te servir; donne-moi la grâce de bien commencer maintenant, car ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien."

2. La fermeté de nos résolutions est la condition de notre progrès, et celui qui veut avancer beaucoup doit y mettre tout son cœur. En effet, si les résolutions les plus fortes n'empÍchent pas de succomber, qu'adviendra-t-il de celui qui n'aura pris que de faibles déterminations?
Comment se fait-il que nous désertons si vite nos bons propos? La plus légère omission de nos exercices ne va pas sans dommage.
Les justes comptent bien plus sur la grâce de Dieu que sur leur propre volonté pour voir aboutir leurs résolutions; c'est à lui qu'ils confient toutes leurs entreprises, car l'homme propose, mais Dieu dispose (Prov. 16,9), et personne n'est le maître de sa destinée (Jér. 10,23).

3. Si nous omettons parfois un exercice de piété pour quelque motif charitable, nous y remédierons facilement plus tard. Mais si nous l'omettons sans cause valable, par ennui ou par négligence, nous sommes coupables et nous aurons à en supporter les conséquences.
En nous tenant sur nos gardes, nous commettrons encore beaucoup de fautes. C'est pourquoi on doit toujours prendre des résolution précises, surtout dans les voies qui se sont révélées pour nous les plus périlleuses.
Il faut veiller aussi bien au comportement de notre esprit qu'à celui de notre corps, car tous deux sont des éléments de progrès.

4. Si tu n'es pas capable d'un recueillement continu, recueille-toi au moins de temps en temps, ne serait-ce qu'une fois le jour, le matin ou le soir.
Le matin, prends tes résolutions; le soir, examine ta conduite, ton comportement en paroles, en actions, en pensées, car tu as peut-être en cela offensé Dieu et ton prochain plus d'une fois.
Tel un soldat courageux, arme-toi contre les ruses du démon. Refrène ta gourmandise: tu réprimeras ainsi plus aisément toute autre convoitise charnelle.
Ne reste jamais tout à fait inactif, mais lis ou écris, prie ou médite, travaille à quelque chose d'utile pour la communauté.
En ce qui concerne les travaux manuels, il convient de les exécuter avec discernement, car ils ne conviennent pas à tous sans distinction.

5. Ne te livre pas ostensiblement à des pratiques qui sortent un peu du domaine courant; efforce-toi de ne pas négliger des pratiques communautaires pour d'autres de ton choix; mais, si après avoir accompli fidèlement et jusqu'au bout les devoirs prescrits il te reste du temps, tu pourras te consacrer à la dévotion qui te plaît.
Tout le monde ne saurait suivre les mêmes pratiques: l'une convient mieux à celui-ci, une autre à celui-là. On aime même à les faire varier selon les circonstances: il en est qu'on goûte plus les jours de fête, et d'autres les jours ordinaires. Les unes nous sont nécessaires aux temps de la tentation, d'autres au temps de la paix et du repos; certaines nous plaisent quand nous sommes tristes, d'autres quand nous sommes joyeux dans le Seigneur.

6. Aux approches des grandes fêtes, il faut renouveler notre piété et implorer avec plus de ferveur le secours des saints.
Proposons-nous de vivre de fête en fête, comme si la prochaine devait être célébrée pour marquer notre départ de ce monde et notre entrée dans la fête éternelle. Tâchons donc de nous y préparer avec soin, en ce temps béni, par une vie plus fervente, par une plus fidèle observance des Règles, comme si nous allions bientôt recevoir de Dieu le prix de notre travail.

7. Et si ce jour-là est différé, il faut nous dire que nous n'étions pas encore bien prêts, ni dignes de cette gloire qui doit se manifester en nous à son heure, et il nous reste à redoubler d'efforts pour mieux nous préparer à ce départ.
Heureux ce serviteur, que son maître, en arrivant, trouvera occupé. Je vous dis en vérité, qu'il l'établira sur tous ses biens (Luc 12,43-44).

Chapitre 20

AMOUR DE LA SOLITUDE ET DU SILENCE

1. Cherche à te ménager des entretiens avec toi-même afin de te rappeler souvent les bienfaits de Dieu.
Laisse là tout ce qui ne sert qu'à nourrir la curiosité. Lis des ouvrages édifiants de préférence à ce qui distrait l'esprit.
Si tu te tiens à l'écart des vains bavardages, si tu fermes l'oreille aux bruits du monde, tu trouveras assez de loisirs pour de fructueuses méditations.
Les plus grands saints évitaient, autant que possible, le commerce des hommes et préféraient servir Dieu dans le silence.

2. Un philosophe antique a dit: "Chaque fois que j'ai été parmi les hommes, j'en suis revenu moins homme" (Sénèque, ép. 7). C'est l'impression que nous retirons souvent du contact avec certaines personnes.
Il est plus facile de se taire tout à fait que de garder le contrôle de ses paroles, plus facile de rester chez soi que de bien se conduire au-dehors.
Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit, à l'exemple de Jésus, s'écarter de la foule.
Nul ne peut se montrer sans danger, s'il n'aime à demeurer caché.
Nul ne peut parler avec mesure, s'il n'aime à se taire.
Nul n'est bon supérieur qui n'est pas bon inférieur.
Nul ne peut commander sans risque qui n'a pas appris à bien obéir.
Nul ne peut goûter la vraie joie sans le témoignage d'une bonne conscience.

3. Cependant, la confiance des saints a toujours marché de pair avec la crainte de Dieu; quel que fût l'éclat de leurs vertus et de leurs grâces, ils n'en demeuraient pas moins humbles et vigilants.
L'assurance des méchants, au contraire, naît de l'orgueil et de la présomption et ne peut mener qu'à une défaite.
Ne te promets jamais de sécurité dans cette vie, même si tu as la réputation d'un bon religieux ou d'un solitaire éprouvé.

4. Souvent, les hommes les plus estimés par leurs semblables ont couru les plus grands dangers pour avoir eu trop confiance en eux-mêmes. C'est pourquoi, il nous est utile de n'être pas entièrement délivrés des tentations et de subir de fréquents assauts; sinon, nous nous laisserions trop facilement aller à notre orgueil.
Oh! si l'on ne recherchait jamais les joies passagères, si l'on ne se souciait jamais des vanités du monde, quelle bonne conscience on garderait!
Celui qui débarrasserait son esprit de toutes vaines préoccupations pour ne penser qu'à son salut et aux choses de Dieu, mettant en lui toute son espérance, celui-là jouirait d'une grande paix et d'un repos parfait.

5. Nul n'est digne de recevoir un secours divin s'il ne s'est exercé longtemps à la contrition.
Si tu veux trouver la vraie contrition du cœur, entre dans ta chambre et fais taire les bruits extérieurs, car il est écrit: C'est dans votre demeure que vous éprouverez la contrition (Ps. 4,5).
Dans ta cellule, tu trouveras ce que, le plus souvent, tu perds au-dehors. Bien gardée, la cellule est douce; souvent désertée, elle engendre l'ennui. Si tu la gardes fidèlement dès le début de ta conversion, elle te sera plus tard une amie très chère et ton réconfort.

6. C'est dans le silence et le calme que l'âme peut progresser et pénétrer les secrets des saintes Ecritures. Elle y trouve la source des larmes dont elle se purifie chaque nuit, et elle devient d'autant plus intime avec son Créateur qu'elle vit plus éloignée de tous les bruits du monde.
Le Seigneur viendra à la rencontre de celui qui aura su renoncer à ses relations, à ses amis.
Il vaut mieux vivre caché et s'occuper de son âme, que de faire des prodiges pour s'éblouir soi-même.
Sortir peu, éviter de voir et d'être vu, c'est pour un religieux chose très louable.

7. Pourquoi désirer obtenir ce qu'il ne t'est pas permis d'avoir? Le monde passe, et ainsi toute sa séduction (1 Jean 2,17).
Les désirs des sens t'entraîneront çà et là, mais qu'en rapporteras-tu, l'heure passée, sinon un poids sur la conscience et un grand vide dans le cœur?

Un joyeux départ mène souvent à un triste retour; ainsi, toute joie des sens commence dans la douceur, mais finit dans l'amertume et la désolation.

8. Que pourrais-tu voir ailleurs que tu ne vois déjà là où tu es? Voici le ciel, la terre et tous les éléments: c'est d'eux que toutes choses sont faites.
Où que tu ailles, que peux-tu trouver de durable sous le soleil? Tu essaieras peut-être ainsi d'apaiser ta faim, mais tu n'y parviendras jamais par ce moyen. Lève plutôt les yeux vers Dieu et prie pour tes péchés et tes négligences.
Laisse aux hommes vains les occupations vaines; pour ta part, ne t'occupe que de ce que Dieu te commande.
Ferme ta porte et appelle à toi Jésus, ton bien-aimé. Demeure aussi en sa présence, car jamais tu ne trouveras une aussi grande paix.
Si tu n'étais pas sorti et si tu n'avais pas entendu une seule nouvelle, tu serais demeuré dans la paix. C'est le plaisir que tu prends aux bruits du monde qui te cause tout ce trouble dans l'âme.

Chapitre 21

LA CONTRITION

1. Si tu veux faire quelque progrès, garde en toi la crainte de Dieu, et ne te conduis pas trop librement; soumets tes sens à une sévère discipline et ne te livre jamais à une exubérance déraisonnable.
Prépare ton cœur à la contrition et tu trouveras la vraie dévotion. La contrition apporte les richesses que la dissipation gaspille.

C'est une chose étrange, que l'homme puisse être une seule fois parfaitement heureux en celle vie en prenant conscience de son exil et des dangers auxquels est exposée son âme.

2. Notre légèreté et nos défauts nous empêchent de ressentir les maux de l'âme, et souvent nous rions sans souci, alors que nous devrions plutôt pleurer.
Il n'y a de vraie liberté et de joie pure que dans la crainte de Dieu et la bonne conscience.
Heureux celui qui peut éloigner tout objet de distraction et se recueillir tout entier dans une parfaite contrition.
Heureux celui qui sait repousser à temps tout ce qui peut souiller ou charger sa conscience!
Lutte sans te décourager: une bonne habitude en chasse une mauvaise.

3. Ne t'occupe ni des affaires des autres ni des causes des "grands".
Garde toujours les yeux fixés sur toi-même et corrige-toi d'abord, avant de vouloir corriger tes amis.
Si tu n'as pas la faveur des hommes, ne t'en attriste pas, mais que ton chagrin soit de pas avoir la vie recueillie et vigilante qui conviendrait à un bon serviteur de Dieu.
Il est souvent plus utile et plus sûr de ne pas recevoir de réconfort en cette vie, surtout des consolations sensibles. Mais si nous sommes privés du secours divin ou si nous ne l'éprouvons que rarement, c'est notre faute, parce que nous ne recherchons pas la contrition du cœur et que nous ne rejetons pas entièrement les vaines satisfactions extérieures.

4. Reconnais que tu es indigne de l'aide divine, et plutôt digne d'une abondante tribulation.
Quand un homme est pénétré d'une parfaite contrition, toutes les choses du monde lui paraissent alors amères et pénibles à supporter.
Un homme juste trouve toujours assez de sujets d'affiction car, soit qu'il se considère lui-même soit qu'il pense aux autres, il sait que nul ne vit ici-bas sans tourments; et plus il se considère attentivement, plus profonde est sa douleur.
Les motifs de notre tristesse intérieure, ce sont nos péchés et nos vices. Nous y sommes ensevelis à tel point que nous sommes rarement capables d'élever les yeux jusqu'au ciel.

5. Si tu pensais plus souvent à la mort, nul doute que tu travaillerais plus sérieusement à te corriger. Et si tu réfléchissais sérieusement aux peines de l'enfer ou du purgatoire, tu supporterais volontiers labeur et douleur, et ne redouterais aucune austérité. Mais parce que ces vérités ne pénètrent pas jusqu'à notre cœur, et que nous aimons encore ce qui nous flatte, nous demeurons dans notre paresse.

6. C'est souvent du fait de notre pauvreté spirituelle que notre chair misérable se plaint sans raison.
Prie donc humblement le Seigneur de te donner l'esprit de contrition, et dis avec le prophète: Nourrissez-moi, Seigneur, du pain des larmes; abreuvez-moi du calice des pleurs (Ps. 79,6).

Chapitre 22

CONSIDÉRATION DE LA MISÈRE HUMAINE

1. Où que tu sois et où que tu ailles, tu seras toujours malheureux si tu ne marches pas vers Dieu.
Pourquoi te troubles-tu lorsque tout n'arrive pas selon ta volonté, selon ton désir? C'est le sort commun à tous les hommes.
Personne en ce monde n'est sans souffrance et douleur, fût-il roi ou pape.
Quel est donc l'homme le plus heureux sur terre? Celui qui sait endurer sa souffrance pour Dieu.

2. Dans leur pauvreté spirituelle, certains disent: "Oh! que cet homme-là a une belle vie! Qu'il est riche! Qu'il est puissant! Quelle situation!" Mais considère les biens célestes et tu verras que tous ces avantages temporels ne sont autre chose qu'une source d'incertitudes, parce qu'on ne les possède jamais sans crainte ni souci.
Le bonheur de l'homme ne réside pas dans l'abondance des biens temporels; peu de choses suffisent d'ailleurs à satisfaire ses besoins en ce domaine.
C'est vraiment une grande misère que notre passage sur la terre!
Plus on veut avancer dans le domaine spirituel, plus la vie présente devient pesante, parce qu'on voit plus clairement combien la nature humaine est corrompue et aveuglée.
Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les lois de la nature, c'est vraiment une grande misère et affliction pour un homme qui voudrait vivre dégagé de ses liens terrestres et au-dessus de toute faute.

3. L'homme juste porte en ce monde les nécessités de son corps comme un poids. Et c'est pourquoi le prophète supplie d'en être affranchi, disant: Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités (Ps. 24,17).
Malheur à ceux qui ne connaissent pas leur misère! Et malheur surtout à ceux qui aiment cette vie périssable! Car il y en a qui l'embrassent aussi éperdument que s'ils devaient toujours vivre ici-bas, et ne s'inquiètent nullement du royaume de Dieu.

4. O insensés et cœurs incrédules, si profondément enfoncés dans les choses terrestres qu'ils ne goûtent plus d'autres joies que les charnelles! Les malheureux, ils sauront amèrement, à la fin, la misère et le néant de ce qu'ils ont aimé.
Mais les saints, eux, au contraire, et tous les fidèles amis de Jésus Christ, ne se sont pas arrêtés à tout ce qui flatte la chair et au succès d'un instant; tous leurs espoirs, toutes leurs intentions étaient dirigées vers la conquête des biens éternels. Tous leurs désirs s'élevaient vers des richesses invisibles et impérissables, de peur que l'amour trop humain ne les rabaissât vers la terre.

5. Mon frère, ne te décourage pas dans ton cheminement spirituel; il ne pourra s'effectuer que très lentement.
Pourquoi veux-tu remettre au lendemain l'exécution de tes résolutions? Allons! Commence dès maintenant et dis-toi: "Voici le moment d'agir, de combattre, voici le moment de me corriger!"
Quand ça ne va pas et que tu souffres, c'est justement le temps de méditer ceci:
Il faut passer por le feu et l'eau avant d'entrer dans le lieu de rafraîchissement (Ps. 65,12).
Si tu ne te fais violence, tu ne triompheras pas du vice.
Tant que nous sommes liés à ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché ni vivre sans douleur et ennui.
Nous aimerions jouir d'un repos exempt de toute misère; mais en perdant l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie béatitude.
Il faut donc persévérer dans la patience et attendre la miséricorde de Dieu, jusqu'à ce que l'iniquité passe (Ps. 56,2), et que ce qu'il y a de mortel en vous soit absorbé por la vie (2 Cor. 5,4).

6. Oh! combien l'homme est fragile et toujours enclin au mal! Aujourd'hui, tu confesses tes péchés, et demain tu retombes dans les mêmes fautes. Tu te promets de faire attention et, une heure après, tu agis comme si tu avais tout oublié.
Ainsi, nous avons dans notre fragilité et notre inconstance un grand sujet d'humiliation. Comment pourrions-nous donc garder bonne opinion de nous-mêmes?
En une seconde, par négligence, on peut perdre un bien acquis par la grâce après de longs efforts.

7. Dans quel état serons-nous à la fin du jour, si nous nous montrons si lâches dès le matin?
Malheur à nous si nous voulons nous abandonner au repos avant le temps comme si nous avions déjà atteint le but, alors qu'on ne peut trouver dans notre vie une seule trace de sainteté!
Il faudrait plutôt qu'on se remette à nous former comme des débutants: peut-être y aurait-il espoir d'une conversion et d'un plus grand progrès spirituel.

Chapitre 23

LA MORT

1. Il en sera vite fait de ton existence ici-bas; tu n'as qu'à examiner ta condition. Un homme est là aujourd'hui, demain il n'est plus et il est vite oublié.
O sottise et dureté du cœur humain, qui ne pense qu'aux choses présentes et ne prévoit pas les futures!
Dans toutes tes actions et tes pensées, comporte-toi comme s'il te fallait mourir aujourd'hui.
Si tu avais bonne conscience, tu craindrais peu la mort.
Il vaut mieux éviter le péché que fuir la pensée de la mort.
Si tu n'es pas prêt maintenant, comment le serais-tu plus tard? Le lendemain est incertain; et sais-tu même s'il y aura encore pour toi un lendemain?

2. A quoi sert de vivre longtemps, puisque nous nous corrigeons si peu? Une longue vie ne mène pas toujours à la perfection; souvent, elle augmente même le poids des fautes.
Plût à Dieu que nous eussions bien passé ne fût-ce qu'un jour en ce monde!
Certains comptent de nombreuses années depuis leur conversion, mais leur progrès dans la perfection est souvent médiocre.
S'il est terrible de mourir, il est peut-être plus dangereux de vivre plus longtemps.
Heureux celui qui garde toujours les yeux tournés vers l'heure de sa mort, et qui chaque jour, se prépare à mourir.
S'il t'est arrivé de voir quelqu'un mourir, songe que toi aussi tu prendras le même chemin.

3. Le matin, pense que tu pourrais ne pas atteindre le soir; la nuit venue, ne sois pas assuré de voir le matin.
Tiens-toi donc toujours prêt et vis de telle sorte que la mort ne te prenne jamais au dépourvu.
Beaucoup d'hommes sont enlevés par une mort soudaine et imprévue, car le Fils de l'homme viendra à l'heure où l'on n'y pense pas (Luc 12,40).
Quand viendra cette heure dernière, tu commenceras à juger tout autrement de ta vie passée, et tu regretteras amèrement de t'être conduit avec autant de négligence et de lâcheté.

4. Combien est sage celui qui s'efforce de mener une vie telle qu'il la souhaitera à l'heure de sa mort! Car rien ne donnera une si grande confiance pour une bonne mort que le parfait mépris des vanités du monde, le désir ardent de progresser dans la vertu, l'esprit de contrition et d'obéissance, l'abnégation de soi-même et la constance à souffrir toutes sortes d'adversités pour l'amour de Jésus Christ.
En bonne santé, tu peux faire beaucoup de bien; une fois malade, que pourras-tu faire encore? Il est peu d'hommes qui sortent meilleurs d'une maladie; peu qui se sanctifient par de fréquents pèlerinages.

5. Ne compte ni sur tes amis ni sur tes proches, et ne remets pas à plus tard le soin de travailler à ton salut, car les hommes t'oublieront plus vite que tu ne le penses. Il vaut mieux y pourvoir à temps et faire de bonnes œuvres que de compter sur le secours des autres.
Si tu ne penses pas à toi-même maintenant, qui pensera à toi dans l'avenir?
Maintenant, ton temps est très précieux. Voici le temps propice! Voici le jour du salut! (2 Cor. 6,2).
Quel dommage pour toi de ne pas utiliser pleinement le temps qui devrait te servir à mériter la vie éternelle!

6. Le moment viendra où tu désireras bénéficier encore d'un jour ou même d'une heure pour t'amender, et peut-être cela ne te sera-t-il pas accordé.
Mon ami, quel danger écarté, quelle épouvante épargnée alors, si tu vis dans la crainte de Dieu et la pensée de la mort! Vis dès à présent de manière à avoir à l'heure de ta mort plus de sujets d'espérer que de crainte.
Apprends maintenant à mourir au monde, afin que tu commences alors à vivre avec Jésus Christ.
Apprends maintenant à te détacher de tout afin que tu puisses aller librement à Jésus Christ.
Châtie maintenant ton corps par la pénitence, afin que tu puisses avoir alors une confiance certaine.

7. O insensé! pourquoi penses-tu vivre si longtemps, alors que pas un seul de tes jours ne t'est assuré? Combien s'y sont trompés et ont été arrachés subitement à ce monde!
Souvent tu entends dire: un tel a été assassiné, un autre s'est noyé, un autre a été victime d'un accident; l'un est mort en prenant son repas, un autre durant les vacances; l'un a péri par le feu, un autre à la guerre, un autre du fait de la maladie, un autre à la suite d'une agression; la fin de tous, c'est la mort, et la vie des hommes passe comme une ombre (Ps. 143,4).

8. Qui, après la mort, se souviendra de toi? Qui priera pour toi ? Allons, mon ami! efforce-toi maintenant d'agir le mieux possible, car tu ne sais pas quand tu mourras, ni ce qui t'attend après la mort.
Amasse des richesses impérissables pendant qu'il en est encore temps. Ne pense qu'à ton salut et n'aie souci que des choses de Dieu.
Fais-toi maintenant des amis en priant et imitant les saints, afin qu'arrivé au terme de cette vie, ils te reçoivent dans les tabernacles éternels (Luc 16,9).

9. Vis, sur la terre, com me un voyageur et un étranger que les affaires de ce monde ne concernent pas.
Garde ton cœur toujours libre et élevé vers Dieu, parce que tu n'as pas ici-bas de demeure durable (Hébr. 13,14).

Adresse là-haut, chaque jour, tes prières et supplications, afin qu'après la mort, ton esprit mérite d'aller à Dieu.

Chapitre 24

JUGEMENT ET PEINES DES PÉCHEURS

1. En toutes choses, considère la fin et l'instant où tu paraîtras devant le Juge Suprême, à qui rien ne peut être caché et qui jugera selon la justice.
O pécheur misérable et insensé! Que vas-tu répondre à Dieu qui connaît toutes tes fautes, toi qui trembles quelquefois seulement devant le visage d'un homme irrité? Pourquoi ne penses-tu donc pas à te prémunir pour le jour du jugement, où nul ne pourra excuser ou défendre un autre, mais où chacun sera à soi-même un fardeau assez lourd?
Maintenant, ton travail peut encore produire des fruits, ton repentir peut encore être accepté, ta douleur d'avoir péché peut réparer tes fautes et purifier ton âme.

2. L'homme patient qui sous le coup de l'injustice s'afflige plus de la malice d'autrui que de sa propre peine, qui prie de bon cœur pour ceux qui l'oppriment et pardonne leurs fautes, qui est plus enclin à la compassion qu'à la colère, qui se fait violence à lui-même et s'efforce de soumettre entièrement la chair à l'esprit, cet homme-là fait son purgatoire de façon profonde et salutaire.
Il vaut mieux expier maintenant ses péchés que d'attendre de les expier dans l'autre monde, car, vraiment, l'amour désordonné que nous avons pour la chair nous fait commettre beaucoup de fautes.

3. Plus tu te laisses aller maintenant, et plus tu flattes la chair, plus sévère sera alors le châtiment, ayant plus d'aliment pour le feu éternel.
Où l'homme aura le plus péché, là il sera le plus puni. Là, les paresseux seront percés par des aiguillons ardents, et les gourmands tourmentés d'une faim et d'une soif extrêmes; les voluptueux et les impudiques seront plongés dans une poix brûlante et un soufre fétide; les envieux, dans leur douleur, hurleront comme des chiens enragés.

4. Pas de vice qui ne trouve là-bas son propre tourment. Les orgueilleux seront remplis de confusion, et les avares réduits à une noire indigence.
Une heure de châtiment là-bas sera plus terrible à supporter que cent années ici de la plus dure pénitence.
Ici, quelquefois, nous interrompons nos occupations pour nous distraire avec des amis: là, nul repos, nulle consolation pour les damnés.
Prends conscience de tes péchés et aies-en le regret, afin qu'au jour du jugement, tu puisses partager la félicité des saints.
Les justes, alors, se dresseront avec une grande fierté en face de ceux qui les opprimaient et méprisaient (Sag. 5,1).
Alors se lèvera pour juger Celui qui se soumet maintenant au jugement des hommes. Alors, l'humble ou le pauvre en esprit se sentira empli d'une grande confiance, tandis que l'orgueilleux tremblera d'épouvante.

5. Alors, on verra que celui qui sut se laisser mépriser et maltraiter pour Jésus Christ fut sage en ce monde. Alors, les tourments soufferts avec patience se changeront en joie, et toute iniquité sera muette (Ps. 106,42). Alors, les justes seront transportés d'allégresse, et les pécheurs impénitents accablés de douleur.
Alors, il y aura une grande joie pour le saint et une grande tristesse pour l'impie; la chair affligée se réjouira plus que si elle avait toujours été repue de délices. Le vêtement grossier sera lumière, et ténèbre le vêtement fin. La plus pauvre demeure aura plus de valeur qu'une riche villa.
Une patience constamment soutenue aura plus de poids que toute la puissance du monde, et une obéissance toute simple vaudra mieux aux yeux de Dieu que toute la prudence du siècle.

6. Une conscience droite et pure donnera plus de joie qu'un grand savoir. Le mépris des richesses triomphera de tous les trésors de la terre.
Alors une prière fervente te réjouira plus qu'un repas délicieux; tu seras plus heureux d'avoir gardé le silence que d'avoir beaucoup parlé. Les actions saintes vaudront mieux que les belles paroles; une vie de peine et de travail rapportera plus que tous les plaisirs de la terre.
Exerce-toi donc dès à présent à supporter quelques légères afflictions, afin de te trouver alors à l'abri de souffrances bien plus grandes.
Si tu ne peux maintenant endurer la moindre des choses, comment supporteras-tu les tourments éternels? Si la plus petite douleur te cause tant d'impatience, qu'en sera-t-il alors des tortures de l'enfer?
Il y a deux joies qui sont tout à fait incompatibles: goûter les délices de ce monde et régner ensuite avec Jésus Christ.

7. A quoi te servirait d'avoir vécu jusqu'à ce jour dans les honneurs et les plaisirs s'il te fallait mourir à l'instant? Tout n'est que vanité, hormis l'amour de Dieu et son divin service (Eccl. 1,2).
Celui qui aime Dieu de tout son cœur ne craint ni la mort, ni le jugement, ni l'enfer, parce que l'amour parfait mène sûrement à Dieu. Mais pour celui qui se complaît encore dans le péché, il n'est pas surprenant qu'il redoute de comparaître devant le Seigneur. Cependant, si l'amour de Dieu ne t'a pas encore détourné du mal, il est bon que tu sois au moins retenu par la crainte de l'enfer.
Celui qui ne craint pas Dieu ne peut persévérer longtemps dans le bien; il tombera bientôt dans les pièges du diable.

Chapitre 25

TRAVAILLER A PERFECTIONNER SA VIE

1. Reste un serviteur de Dieu, vigilant et attentif, et pose-toi souvent ces questions: pourquoi ai-je quitté le siècle? N'est-ce pas afin de vivre pour Dieu et atteindre à un haut degré de vie spirituelle?
Emplis-toi donc du désir de te perfectionner, parce que tu recevras bientôt le prix de ton labeur, et alors, il n'y aura plus pour toi ni crainte ni souffrance. Un peu de labeur maintenant, et puis le repos même de Dieu, une joie immense, une joie sans fin.
Si tu restes fidèle et dévoué à Dieu, il saura te récompenser fidèlement.
Garde le ferme espoir de parvenir à la gioire, mais sans te fier trop à toi-même, de peur de tomber dans la présomption ou dans la paresse.

2. Un homme vivait dans l'anxiété, sans cesse partagé entre la crainte et l'espérance. Un jour, accablé de tristesse, il entra dans une église et là, prosterné devant l'autel, il disait et redisait en lui-même: "Oh! si j'étais sûr de persévérer!" Aussitôt, il entendit intérieurement cette réponse divine: "Si tu le savais, que ferais-tu? Agis maintenant comme tu agirais alors et tu retrouveras la paix." Rasséréné à l'instant même et réconforté, il s'abandonna à la volonté de Dieu, et son angoisse cessa. Il ne chercha plus à connaître son avenir, mais s'appliqua à discerner la volonté et le bon plaisir de Dieu, afin de mener à bien toutes les œuvres justes et bonnes qu'il entreprenait.

3. Compte sur la grâce de Dieu et agis bien, dit le prophète; habite la terre et vis tranquille; place en Dieu toute ta joie, et il comblera les désirs de fon cœur (Ps. 36,3).
Il est une chose qui en empêche beaucoup d'avancer dans la voie de la conversion et du progrès: c'est la peur devant l'effort et les difficultés du combat. Et pourtant, ceux qui luttent courageusement pour se vaincre en ce qui leur est le plus pénible, parce que le plus contraire à leurs penchants, sont les plus dignes d'admiration. Car l'homme mérite d'autant plus de grâces qu'il se surmonte lui-même et se mortifie davantage.

4. Il est vrai que tous n'ont pas un égal combat à soutenir pour se vaincre et mourir à eux-mêmes; cependant, un homme plein de passions, mais doué d'une grande volonté, fera plus de progrès qu'un homme qui a moins à lutter mais est moins ardent pour la vertu.
Il y a deux buts essentiels à atteindre: s'arracher aux inclinations mauvaises de la nature, et travailler ardemment à acquérir la vertu qui nous manque le plus.
Tâche aussi d'éviter de commettre ces mêmes fautes qui te déplaisent chez les autres.

5. Saisis toutes les occasions pour te fortifier dans la vertu. Ainsi, tâche d'imiter tous les bons exemples que tu pourras voir ou qu'on te rapportera.
Si tu aperçois quelque chose de répréhensible, prends garde de tomber dans le même piège, et si jamais cela t'arrive, tâche de te corriger au plus tôt.
Ton œil observe les autres, mais les autres aussi te jugent.
Qu'il est bon et réconfortant de voir des religieux pieux et fervents, observant fidèlement la Règle! Mais comme on s'attriste devant ceux qui ne suivent pas la voie que Dieu avait tracée devant eux!
Qu'il est nuisible de négliger les devoirs de sa vocation pour prendre goût à des choses dont on n'est pas chargé!

6. Souviens-toi de ce que tu as promis et garde toujours devant les yeux l'image de Jésus crucifié.
Si tu considères la vie de Jésus Christ, tu y verras matière à rougir de toi-même d'avoir fait jusqu'ici si peu d'efforts pour y conformer la tienne.
Un religieux qui médite sérieusement la vie et la Passion du Seigneur y puisera en abondance tout ce qui lui est utile et nécessaire, et il n'a pas besoin de chercher hors de Jésus quelque chose de meilleur.
Oh! si Jésus crucifié entrait dans notre cœur, comme nous serions vite instruits!

7. Un religieux fervent comprend le sens de ce qu'on lui ordonne et s'y soumet sans peine. Le religieux tiède ne rencontrera qu'adversité et amertume de toutes parts, parce qu'il est privé du réconfort intérieur et que le réconfort extérieur lui est interdit.
Un religieux qui vit en marge de la discipline s'expose à un grand danger. Celui qui recherche une vie plus libre et moins austère connaît une inquiétude! perpétuelle, car il trouve sans cesse des sujets d'incertitude sur son chemin.

8. Quelle est l'existence de tant d'autres religieux qui observent la sévère discipline du cloître? Ils sortent rarement, ils vivent retirés, ils ont une table frugale, un vêtement grossier, ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent tard, se lèvent tôt, font de longues prières, de fréquentes lectures et observent en tout une obéissance parfaite.
Regarde les Chartreux, les Cisterciens, les religieux et les religieuses de différents Ordres: ils se lèvent chaque nuit pour chanter la gioire du Seigneur. Ne serait-ce donc pas une honte que tu te montres paresseux dans une tâche si sainte, à l'heure même où tant de religieux célèbrent Dieu dans la joie?

9. Oh! si nous n'avions d'autre tâche à accomplir que celle de louer Dieu de toutes nos forces, à tout instant!
Si tu n'éprouvais jamais le besoin de manger, de boire, de dormir, et si tu pouvais te consacrer uniquement à l'étude des matières spirituelles, tu serais alors beaucoup plus heureux que maintenant où tu es assujetti à ton corps et à toutes ses nécessités.
Oh! si elles n'existaient pas, ces nécessités, mais seule la nourriture spirituelle que nous goûtons si rarement!

10. Quand un homme est arrivé au point de ne rechercher de réconfort auprès d'aucune créature humaine, alors Dieu commence à devenir pour lui une nourriture délicieuse dont il continuera à se rassasier, quoi qu'il arrive.
Il ne se laissera emporter ni par l'élan d'un grand bonheur ni par l'accablement d'une petite peine; il s'abandonnera tout entier, avec une pleine confiance, à Dieu, qui lui est tout en toutes choses, et en qui rien ne périt.

11. Souviens-toi toujours que tu es mortel et que le temps perdu ne revient plus. Les vertus ne s'acquièrent qu'avec beaucoup de patience et d'efforts constants.
Si tu commences à tiédir, tu commences à devenir malheureux. Mais si tu persévères dans la ferveur, tu trouveras une grande paix; la grâce de Dieu et ton amour de la vertu rendront ton fardeau léger.
L'homme diligent et charitable est toujours prêt à toute œuvre bonne.
Il y a plus de labeur à résister aux vices et aux passions qu'à peiner dans les travaux corporels.
Celui qui n'évite pus les petites fautes tombera peu à peu dans les plus grandes (Eccli. 19,1).
Tu te sentiras plein de bonheur le soir si tu as bien employé ta journée.
Veille sur toi-même, ne laisse pas ton zèle s'éteindre et, quelle que soit la conduite des autres, ne néglige pas la tienne.
Tu accompliras des progrès dans la mesure où tu te feras violence à toi-même. Amen.